LA FÊTE AU BOUC (M. Vargas Llosa)Fiche de lecture

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En 1961, le 30 mai – jour de la Fête au Bouc – Rafaël Leonidas Trujillo Molina qui, depuis 1930, maintenait Saint-Domingue dans un régime de terreur et d'esclavage, était abattu dans sa voiture par des conjurés postés au bord de la route qu'il avait coutume d'emprunter. Une répression terrible s'ensuivit. Le pays, loin de se libérer et de s'acheminer vers la démocratie, continua de s'enfoncer dans la décadence et la corruption.

Pourquoi avoir tant attendu pour éliminer un des dictateurs les plus sanguinaires qu'ait connu l'Amérique latine ? Par quels sortilèges le « Chef », le « Généralissime », le « Bienfaiteur », le « Père de la Nouvelle Patrie » était-il parvenu, trente ans durant, à mettre sous le joug trois millions de Dominicains ? À ces questions, l'historien, tenu aux faits, est en peine de répondre. Le romancier, par contre, par sa capacité d'imagination et d'empathie, peut tenter d'éclairer le passé et sa part d'ombre.

C'est en tout cas l'ambition assignée par Mario Vargas Llosa, avec La Fête au Bouc (trad. A. Bensoussan, Gallimard, Paris, 2002), à un livre qu'il a porté durant un quart de siècle et dont il a longtemps différé l'écriture. Certes, avant lui, les plus grands écrivains sud-américains, de García Márquez à Asturias, en passant par Roa Bastos, avaient osé prendre pour sujet cette malédiction si propre à leur continent qu'est la dictature. Mais ils le faisaient souvent sur un mode philosophique ou métaphorique. Le but de Vargas Llosa est de reconstituer la réalité historique en y introduisant une part de fiction et, grâce à des récits entremêlés, d'en combler les lacunes.

Le romancier péruvien Mario Vargas Llosa

Photographie : Le romancier péruvien Mario Vargas Llosa

Participant au renouveau de la littérature sud-américaine dès la fin des années 1950, le romancier péruvien Mario Vargas Llosa a acquis une renommée internationale dès 1962, avec la publication de La Ville et les Chiens

Crédits : The Granger Collection, New York

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C'est par le biais d'un personnage imaginaire, qui ouvre et referme le roman, que s'opère cette reconstitution. Fille d'un sénateur qui fut l'un des suppôts de Trujillo avant de tomber en disgrâce, Urania Cabral a fui, adolescente, Saint-Domingue pour les États-Unis où elle a fait sa vie. Trente-cinq ans après, elle revient sur son île natale pour y revoir son père, devenu invalide et aphasique. Pourquoi ne s'est-elle jamais souciée de lui ? Pourquoi l'accable-t-elle de reproches et d'invectives ?

À la voix d'Urania se superposent bientôt celles des conjurés guettant la voiture de Trujillo. Représentants de l'élite nationale, parfois membres de l'armée, dignitaires ou parents de dignitaires du régime, ils ont tous été complices du dictateur avant de se résoudre à mettre fin à son règne. L'évocation de leurs destins croisés permet de retracer minutieusement les trente années au cours desquelles l'étau de la tyrannie a peu à peu broyé les vies et les consciences.

Un troisième récit enfin, conduit par un narrateur omniscient, met en scène Trujillo lui-même et restitue quasi cliniquement son comportement de psychopathe. De son passé de soldat, celui-ci a en effet gardé un souci d'ordre, d'hygiène et de tenue qui a tourné à la névrose obsessionnelle, à la répulsion de tout ce qui peut faire tache : tache que risque de produire son incontinence urinaire, tache de son visage de métis qu'il saupoudre de talc, tache sur la population blanche des vingt mille émigrés haïtiens qu'il a fait massacrer en 1957. Obnubilé par sa puissance virile, par la volonté de séduire et de dominer, il hypnotise par « ses yeux froids d'iguane » et sa voix où alternent le miel et le fouet.

Peu à peu, au gré d'une implacable progression dramatique, les trois récits se rejoignent dans un même paroxysme. Trujillo meurt criblé de balles. Les conjurés sont trahis par le général Pupo Roman, le chef des armées, saisi de panique au moment où, le dictateur abattu, son rôle était d'organiser le coup d'État. Ils subissent d'atroces tortures avant d'être exécutés. Quant à Urania, elle révèle le secret qui la ronge et explique la haine qu'elle éprouve pour son père : le sénateur Cabral l'a offerte jadis comme vierge sacrificielle à Trujillo, afin de regagner la faveur de celui-ci.

Au long de ces histoires apparaissent les personnages les plus divers, mais qui ont tous en commun d'avoir, plus ou moins directement, été les complices du tyran. La famille de Trujillo elle-même, avec, au premier rang, Ramphis, le fils dégénéré, ne vivant que pour le mal et l'orgie. Ses comparses ensuite, des hommes de sac et de corde comme Johnny Abbès Garcia, chef de la police politique, des intellectuels décadents comme Henry Chirinos, l'« ivrogne constitutionnaliste » ou encore des ambitieux, tapis dans l'ombre du dictateur et attendant leur heure, comme Bala [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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Philippe DULAC, « LA FÊTE AU BOUC (M. Vargas Llosa) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-fete-au-bouc/