TRASSARD JEAN-LOUP (1933- )

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Les mutations se sont bousculées au point que déjà s'estompent les contours de la civilisation industrielle, qui avait elle-même en quelques décennies brutalement submergé une civilisation agraire millénaire. Les écrivains qui se risqueraient encore à dire le pays français s'exposent alors à n'être bientôt plus compris par personne. Surtout si, comme c'est le cas chez Jean-Loup Trassard, le projet s'élabore dans une langue économe de ses effets, classique, travaillée comme un labour. Ce Mayennais qui a longtemps vécu à Paris, né en 1933, a fait de la littérature son univers, sans toutefois lui confier le soin de rapporter sur le mode autobiographique les événements d'une vie affective ou les choix d'une éthique. L'écriture en revanche, tisse patiemment un lien originaire au monde, elle engage la quête poétique des nourritures d'une terre-mère.

Dès ses premières œuvres (L'Amitié des abeilles, 1961 ; L'Érosion intérieure, 1965 ; Paroles de laine, 1969), Jean-Loup Trassard propose des récits où des personnages solitaires pris dans leur débâcle intérieure déchiffrent les signes des lieux et des odeurs, au plus profond d'un rapport intime et sensuel avec les matières, les pierres et les plantes. Caloge (1991) qui regroupe des textes écrits entre 1968 et 1987, sera d'une veine semblable, et le « soyeux fumant de [l'] âme » des personnages s'y confond avec le « poli » et le « râpeux » des choses. Tous ces textes accordent évidemment moins d'importance à la narration que les nombreux récits que l'auteur imagine pour les enfants (Bleue bergère, 1983). Les neuf récits de L'Ancolie (1975) cheminent parmi les fermes, la neige, les étangs et les forêts, pour mêler les éléments à une mythologie universelle de fusion avec la nature. L'intimité subtile et paradoxale qui se loge dans les rivières ou les ornières, on la retrouve dans Des cours d'eau peu considérables (1981), traversé par les images d'un archaïsme qui engloutit l'histoire individuelle.

Avec Inventaire des outils à main dans une ferme (1981), Trassard se fait plus précis dans son dessein passionné de conserver un passé collectif, en rassemblant à l'aide des mots les instruments agraires que les mains des hommes ont façonnés et perfectionnés depuis la préhistoire, et avant que la mécanisation et la désertification de la campagne française ne les plongent dans un définitif oubli. Le narrateur de Tardifs instantanés (1987) construit un puzzle qui, une fois achevé, compose un « autoportrait lacunaire » où s'agencent des portraits, de minuscules séquences du temps de l'Occupation et de la Libération, les brèves rencontres ou les scènes de village. Les trois premiers des cinq « petits portraits » ont été écrits en hommage à Francis Ponge. Fidèle à cette inspiration, Territoire (1989) introduit dans le cours des descriptions une quinzaine de clichés photographiques cadrés sur des fragments de paysages campagnards. L'absence de pagination contribue au flux textuel qui, d'un même mouvement, charrie les mots et les images. On retrouvera en 1990 l'alliage des textes et des photographies dans Images de la terre russe, qui s'éloigne de la Mayenne pour commenter une quarantaine de clichés pris en Russie, avec une retenue dans l'écriture qui fuit les curiosités touristiques pour mieux suggérer le secret des êtres (Jean-Loup Trassard évoque plus longuement ce voyage dans Campagnes de Russie, 1989). La même technique est encore au cœur d'Archéologie des feux (1993) : objets ruraux, paniers, échelles et tas de foin s'organisent en un savant contrepoint littéraire et visuel. Les quarante pages du beau livre Tumulus (1996) sont habitées par l'humanité primitive des caravaniers, des Esquimaux, des chasseurs des « temps rudes » ou des gardiens de zébus qui s'entrecroisent avec les photographies de Jean-Philippe Reverdot. L'enfant de l'Espace antérieur (1993) découvre le monde des adultes, les rites de la famille et de la ferme, la musique et la lecture, immergés dans les odeurs et les bruits qui alimentent la songerie de l'écrivain dans son dialogue muet avec le souvenir. Engagé toujours plus avant sur le chemin qui mène aux origines, Trassard revendique dans Nous sommes le sang de cette génisse (1995) la filiation avec la vache dont le lait l'a nourri. La douce et violente sensualité de ces récits, qui à chaque fois font « éclore un été », traduit le désir émerveillé de ce qui est là, de la terre et du travail agricole. Ce qui a été ne sera plus, mais la mémoire poétique de Trassard œuvre à l [...]

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Michel P. SCHMITT, « TRASSARD JEAN-LOUP (1933- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-loup-trassard/