BAILLY JEAN-CHRISTOPHE (1949- )

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Né en 1949 à Paris, Jean-Christophe Bailly est l'auteur d'une œuvre d'une grande diversité, tournée aussi bien vers la poésie (L’Astrolabe dans la passe, 1973 ; Basse continue, 2000) et le théâtre (il a travaillé notamment avec Georges Lavaudant et Klaus Michael Grüber) que vers la peinture et l'art contemporain (il a publié des essais sur Jacques Monory, Piotr Kowalski, Kurt Schwitters). Il a également fondé des revues (Fin de siècle, Aléa), et dirigé des collections (à partir de 1984, Détroits chez Christian Bourgois, avec Philippe Lacoue-Labarthe et Michel Deutsch ; entre 1985 et 1997, 35/37 chez Hazan, sur l'histoire de l'art, avec la publication d'essais de Panofsky, Longhi, Millard Meiss). Il enseigne depuis 1997 à l'École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois. Cette apparente diversité ne doit pas masquer la constante poétique de son œuvre. Pour recueillir les traces de ce qui constitue le monde, pour en relier dans l'espace de la page les morceaux disparates, elle se fait aléatoire, attentive au surgissement du donné dans la langue, et mêle constamment les genres de l'autobiographie, de l'essai ou du journal (Phèdre en Inde, 1990 ; Panoramiques, 2000 ; Tuiles détachées, 2004 ; La Phrase urbaine, 2013).

D'où l'importance que prend cette œuvre dans le paysage, sans cesse ouvert, dans un même élan contemplé et traversé, et qui apparaît d'abord comme un espace en mouvement, un tourbillon de signes qui dessinent la trajectoire du promeneur-narrateur dans le temps. Le Dépaysement (Seuil, 2011) propose une cristallisation de l'écriture selon Bailly. La phrase liminaire de l'ouvrage est très claire : « Le sujet de ce livre est la France. » Un pays qui est d'abord une idée, violemment bousculée depuis un demi-siècle par l'accélération de l'histoire et des mutations sociologiques, voire anthropologiques, qui ont à voir avec la mondialisation capitaliste, le développement exponentiel de l'empire des signes ou la fin du travail tel que l'avait façonné le xixe siècle.

L'ambition affichée de Jean-Christophe Bailly est donc d'aller voir « cet ailleurs qui est ici », hors des circuits obligés, en mêlant la vision du flâneur savant, le regard aiguisé d'un républicain fervent et la culture d'un homme qui recueille la fine poussière du temps déposée sur le pays français. Aucun esprit de système dans ces itinéraires répartis sur une trentaine de chapitres : la France est parcourue au hasard des voyages ou des déplacements professionnels, mais cet aléatoire fait perdre à l'espace sa fonctionnalité immédiate pour le métamorphoser en territoire de la rêverie. L'auteur regrette dans « Point de fuite » de ne pas avoir exploré certaines régions ou d'en avoir seulement frôlé d'autres. Tout au contraire, il plonge son lecteur au cœur d'un projet poétique, en subsumant à la fois le meilleur d'un guide touristique et la créativité des géographes aménageurs du territoire. Le vers d'Hölderlin, selon lequel « c'est en poète que l'homme habite sur cette terre », s'actualise ici de façon étonnante, un peu à la façon dont Rousseau, toutes proportions gardées, l'avait fait dans Les Rêveries du promeneur solitaire. C'est une forme subtile d'herborisation des lieux à laquelle nous assistons, là où s'est jouée l'histoire d'un pays et d'un peuple, là où se sont inventés ses façons de vivre, ses mythes et ses légendes. On passe des vitrines de la maison Larrieu à Bordeaux au Bazacle de Toulouse, des hangars de la gare de Culoz aux crassiers de Saint-Étienne, de la Cité universitaire de Paris à l'ermitage de Rodin à Meudon, des cimetières des guerres franco-allemandes dans le Nord-Est au lavoir où « aurait » médité Rimbaud, des résurgences de la Loue aux rivages de l'Oise à Origny-Sainte-Benoîte...

À quoi bon poursuivre l'énumération, puisque le plaisir de la lecture s'éprouve dans le cabotage au gré des « chemins d'eau » (Jean Rolin) et des départementales, sur la carte d'une France tracée par Vidal de la Blache, si familière aux écoliers d'avant 1968 ? La méditation poétique sur l'histoire – sœur siamoise de la géographie – comme inscription de l'humain dans les paysages, la réflexion sur l'évanouissement des savoir-être collectifs, le rejet violent de l'obscurantisme xénophobe et des niaiseries de naguère sur la « grandeur » de la France : le tout est nourri par la lecture d'Élisée Reclus ou Walter Benjamin par exemple, et plus encore par un style impeccable et mobile qui se souvient de grands ascendants comme Gracq ou Breton (comment ne pas penser à l'Ode à Charles Fourier quand l'auteur nous emmène au familistère de Guise ?), de tous ceux qui attendent de la langue qu'elle transpose les entrelacs du temps dans le vif de la mémoire. On retrouve dans Le Dépaysement quelque chose du romantisme allemand, cher à Bailly, qui lui inspira Le 20 Janvier (1980) ou l'anthologie La Légende dispersée (2001). Mille fils narratifs s'entre-tissent pour composer une œuvre en constant détachement d'elle-même, soucieuse de relier l'expérience du sensible et la profondeur du temps, comme cela était déjà visible dans Beau fixe (1985) ou Description d'Olonne (1992).

Le livre dresse le procès-verbal de la fin d'un monde. Mais le déplacement sur l'espace national dans le bruissement d'une solitude silencieuse induit une reterritorialisation sensible, riche d'utopie, à l'opposé des nostalgies d'un mauvais barrésisme. La France, si elle veut cesser de mourir à elle-même, devra construire ce que Bailly appelle son « bariol », ce nouvel être au monde où, malgré de redoutables obstacles, une « dimension de coexistence » des peuples finira par l'emporter.

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Michel P. SCHMITT, « BAILLY JEAN-CHRISTOPHE (1949- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-christophe-bailly/