DU MAURIER DAPHNÉ (1907-1989)

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Trouvée morte un matin dans son manoir de Cornouailles, à l'âge de quatre-vingt-un ans, Daphné Du Maurier fut sans nul doute l'une des romancières les plus lues du monde anglais. L'Auberge de la Jamaïque (1936), Rebecca (1938), Ma Cousine Rachel (1951) se sont emparées de l'imagination de millions de lecteurs. Tandis que le roman anglais traitait de l'engagement politique et du totalitarisme, des formes de société et des religions, Daphné Du Maurier, à l'écart des influences, produisait une succession de romans parfaitement traditionnels, qui avaient pour ingrédients principaux l'amour, l'aventure, la nostalgie et le suspense. Elle avait le sens du mystère et de la magie des lieux, savait construire une histoire, créer une atmosphère. Mais ce n'est pas là la seule explication de son extraordinaire succès : elle sut faire appel, comme, en vérité, le firent les contes de fées, à ces rêves, à ces terreurs et à ces désirs, à ces forces obscures dans l'inconscient humain, sur lesquelles fut fondée au xviiie siècle la vogue du roman gothique.

C'est au reste à un conte de fées que ressemble la vie de Daphné Du Maurier. Elle naquit en 1907 dans une famille d'artistes célèbres : son père était l'acteur sir Gerald Du Maurier, son grand-père, George Du Maurier, l'illustrateur de Punch et, surtout, l'auteur de Peter Ibbetson. Élevée dans une grande liberté, disposant d'autant d'argent qu'elle en voulait, elle voyagea en Europe avec des amis, résidant de temps à autre à Paris ou sur la Riviera, repartant bientôt en croisière, à moins qu'elle n'écrivit quelque roman. Elle avait à peine plus de vingt ans lorsque son premier livre (La Chaîne d'amour, 1931) fut publié ; son succès fut immédiat. L'année suivante, elle épousait un bel officier, le major Frederick Browning (il allait devenir un héros, être anobli et fait général), avec lequel elle allait couler des jours heureux (jusqu'en 1965, date de sa mort) dans la prestigieuse demeure de Menabilly en Cornouailles, qui servit de modèle à Manderley. Publié en 1936, L'Auberge de la Jamaïque fut son premier best-seller, Hitchcock en fit un film (comme de Rebecca, puis de la nouvelle Les Oiseaux). Daphné Du Maurier n'avait pas trente ans, elle était célèbre dans le monde entier et prodigieusement riche.

Rebecca, d'Alfred Hitchcock

Photographie : Rebecca, d'Alfred Hitchcock

Joan Fontaine et Laurence Olivier dans Rebecca (1940), d'Alfred Hitchcock. 

Crédits : Twentieth Century-Fox Film Corporation/ Collection privée

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La fascination de la personnalité de son père et, plus généralement, de sa remarquable famille, traverse toute son œuvre. À commencer par les ouvrages qu'elle leur consacra : Gerald (1934), une biographie de son père, Les Du Maurier (1937), une histoire de sa famille centrée sur le personnage de George, Les Souffleurs de verre (1963), un roman qui prend pour thème la vie de ses ancêtres, enfin Growing Pains (1977), son autobiographie, qui laisse de côté les années de maturité pour n'évoquer que sa jeunesse. Mais l'image de son père, à la fois captivante et dangereuse, mêlée au thème de l'inceste, domine bien d'autres ouvrages (La Fortune de Sir Julius, 1933 ; Les Parasites, 1949 ; et Rebecca).

Les romans de cape et d'épée, avec leur lot de pirates et de contrebandiers, de belles dames en péril et d'amours clandestines dans le décor de la Cornouailles du xviie ou du xviiie siècle (L'Auberge de la Jamaïque, L'aventure vient de la mer, 1941 ; Le Mont-Brûlé, 1943 ; et Mary-Anne, 1954), paraissent moins riches que ces ouvrages où se fait jour une dimension instinctuelle. Le début bien connu de Rebecca – « La nuit dernière, j'ai rêvé que je retournais à Manderley » –, avec son insistance sur le désir et l'interdiction – « L'entrée était interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas » – et sur la puissance effrayante de l'incontrôlé – « La forêt se pressait au bord du chemin, obscure et désordonnée » –, donne le ton d'un roman qu'on a décrit comme « le meilleur roman gothique du xxe siècle ». Tous les éléments du conte noir sont là, réunis : la demeure en ruine, hantée et mystérieuse, le meurtre et la passion, le mal incarné par un personnage séduisant, le paysage grandiose et sinistre, et jusqu'à l'incendie final qui rappelle Jane Eyre. Mais on pense aussi bien, devant l'héroïne pâle et terne, promue par son mariage avec un homme deux fois plus âgé qu'elle à une haute destinée, à Cendrillon qui épousa le Prince Charmant, ou à la dernière femme de Barbe-Bleue menacée de mort dans le château abandonné.

Nul doute que Daphné Du Maurier ait intensément vécu les histoires qu'elle racontait, rêves d'amour et de mort d'où surgissent tout « un pa [...]

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Christine JORDIS, « DU MAURIER DAPHNÉ - (1907-1989) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/daphne-du-maurier/