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33 MOMENTS DE BONHEUR et HISTOIRES SANS GRAVITÉ (I. Schulze)

Étonnant parcours que celui de cet écrivain né à Dresde en 1962 et considéré en Allemagne comme l'écrivain de la réunification. Son troisième livre, Histoires sans gravité. Un roman de la province est-allemande (1998, trad. A. Lance et R. Lance-Otterbein, Fayard, 1999), connut un énorme succès. Salué non seulement par la critique, mais aussi par ses pairs, l'auteur a déjà reçu plusieurs prix littéraires. On peut voir en lui une des voix les plus prometteuses de la littérature allemande à l'aube du xxie siècle.

Après des études de philologie classique, Ingo Schulze devint dramaturge à Altenbourg, puis fonda un hebdomadaire, s'impliquant ainsi dans l'activité critique et citoyenne des événements de Leipzig à l'automne de 1989. C'est un séjour à Saint-Pétersbourg au début des années 1990 qui allait fournir la matière brute de ses 33 moments de bonheur (1995, trad. A. Lance et R. Lance-Otterbein, Fayard, 2001).

Ensemble de récits imbriqués les uns dans les autres comme des poupées russes, mais aussi roman d'aventures, ce livre déroule sous les yeux du lecteur des histoires fantastiques ou le merveilleux le dispute au sordide et au grotesque. L'auteur se fait passer pour l'éditeur – au sens anglo-saxon du terme – d'un manuscrit qu'une femme lui aurait fait parvenir ; elle l'aurait trouvé dans un train entre Berlin et Saint-Pétersbourg, abandonné par un mystérieux étranger répondant au nom de Hofmann et dont on apprend qu'il préfère inventer les situations qu'il relate plutôt qu'enquêter minutieusement à leur sujet. On peut difficilement rêver d'une plus grande distanciation entre l'auteur et son œuvre.

C'est le chaos de la transition, le passage difficile de l'Union soviétique à la Russie que narrent ces histoires de style et de tonalité fort différents. Empruntant tour à tour leur forme au polar miniature ou au monologue intérieur – comme celui de cet employé de bureau qui tente d'échapper au désordre ambiant en s'accrochant au rituel immuable de son quotidien – elles révèlent le retour, dans la Russie du milieu des années 1990, de ce que l'on croyait oublié ou de ce que l'on avait refoulé : un musée redevient, après des années de désaffection, un véritable lieu de pèlerinage parce qu'une icône de la madone y fait des miracles ; une femme s'unit en place publique avec un mourant, l'accompagne dans l'au-delà, puis est vénérée comme une sainte ; un homme d'affaires reçoit dans sa datcha un visiteur occidental et met à sa disposition sa maison et sa femme ; une clique de gamins fait le trafic des armes. Loin de se transformer en victimes larmoyantes ou en stéréotypes, les personnages de Schulze deviennent sous sa plume les figures mythiques d'un pays qui s'abandonne au changement comme au fatum de la tragédie antique. Au fil des pages, on se prend à penser que l'ombre du grand E.T.A. Hoffmann plane sur le mystérieux Hofmann, auteur du manuscrit perdu. On apprendra peu de choses sur lui, si ce n'est qu'il est un amoureux de la littérature universelle. Au lecteur de suivre avec délices dans son texte – ou dans celui de Schulze ? – les pistes qui mènent à Pouchkine, Tchekhov, Nabokov, Boulgakov ou Daniel Charms.

Avec Histoires sans gravité, Ingo Schulze revient vers sa terre natale, dans cette « province est-allemande » en pleine métamorphose, après la chute du Mur et la réunification. C'est sur cette trame qu'en vingt-neuf histoires brèves il brosse le quotidien des habitants perturbés et désorientés de la petite ville d'Altenbourg en Thuringe. Il a suffi de quelques heures pour que la R.D.A. devienne l'Allemagne, et l'Est l'Ouest, avec son nouvel ordre politique et social. Le titre allemand, volontairement incorrect, et tout aussi symbolique, [...]

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Écrit par

  • : directrice de l'association Les Amis du roi des Aulnes, traductrice

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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