L'un des meilleurs poètes lyriques de l'Inde ancienne, d'expression sanskrite, Bhartṛhari (Bhartrihari) est mal connu ; on le situe avec quelque probabilité au vie siècle. Le pèlerin chinois Yijing, qui visita l'Inde au viie siècle, parle de lui comme d'un bouddhiste, cependant que d'autres traditions en font un prince (son frère était roi, dit-on) de religion shivaïte. Il semble qu'il ait été surtout ce qu'on appellerait un libre penseur, plus intéressé par les plaisirs de la vie et les astuces de la politique courtisane que par les questions religieuses. On le voit bien par son œuvre où l'« amour sensuel » (śṛṅgāra) et la « politique » (nīti) tiennent plus de place que le « renoncement ascétique » (vairāgya). Ces trois thèmes fournissent chacun cent strophes, véritables petits poèmes se suffisant à eux-mêmes, et qui, ensemble, forment la Triple Centurie (śatakatraya) à laquelle Bhartṛhari doit son renom. Les vers de ce poète sont des modèles de lyrisme élégant, utilisant un sanskrit parfait. Tenues à bon droit pour l'une des œuvres capitales du classicisme indien les Centuries de Bhartṛhari ont été traduites maintes fois en Occident et sont apprises par cœur de nos jours encore par les étudiants du subcontinent. On hésite à accepter l'idée, traditionnelle en Inde, selon laquelle ce même Bhartṛhari serait également l'auteur d'un traité philosophique, De la phrase et du mot (vākyapadīya), où sont développées les théories linguistiques dont l'origine se trouve chez Pāṇini (le grammairien du ive siècle) et son continuateur Patañjali. Elles débouchent sur la doctrine du śabdabrahman, où l'absolu (brahman) se manifeste en tant que Verbe (śabda, « son »). En fait, l'assertion du Chinois Yijing pourrait indiquer que Bhartṛhari fut effectivement un philosophe (peut-être converti au bouddhisme) qui exposa son éthique sous la forme des trois cents poèmes sur les mille facettes de la vie. Ces deux aspects d'un même personnage ne sont sans doute pas aussi contradictoires que certains ont pu le penser de prime abord.
Jean VARENNE
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