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Dhyāna

Dans les ouvrages de vulgarisation les plus couramment pratiqués par le public curieux, les auteurs anglo-saxons, et les français après eux, reproduisent indéfiniment une explication pseudo-étymologique du mot « chan », selon laquelle celui-ci serait la traduction chinoise du mot sanskrit dhyāna (pāli : jhāna) : méditation en posture assise (dite « posture du lotus », rendue populaire par certains amateurs, quoique insoutenable aux Occidentaux pour plus de quelques minutes). S'il est vrai qu'une filiation phonétique existe entre les deux mots, on doit en la constatant ajouter aussitôt que le binôme graphique chinois   auquel correspond le phonème chan n'implique rien qui concerne l'attitude physique de la méditation. Il connote, par sa composition, la notion d'une attitude mentale que l'on pourrait appeler le « rassembler » et celle de non-trivialité. Les plus illustres maîtres, Linji (japonais : Rinzai) en particulier, ont inlassablement répété que s'asseoir et méditer étaient choses différentes. Dans certaines conditions seulement, elles n'en font qu'une. Il y a là-dessus unanimité ; et si Dōgen (1200-1253), introducteur au Japon du Sōtō zen qui se recommande de l'école chinoise Caotong, impose à ses disciples le zazen (zuo chan), « méditation assise », pour exercice principal, ce n'est pas sans assortir celui-ci de directives précises dont la rigueur s'étend à toutes les activités du jour et de la nuit, et aussi bien à l'appréhension existentielle du temps qu'à la toilette intime.

La posture assise est une pratique du chan, tantôt assidue, souvent fort longue, répétée, quotidienne, tantôt relâchée et plus rare. Elle est sans doute indispensable à la pacification de l'esprit mais elle n'est qu'une conduite dans le mode de vie où elle trouve place, en dépit de l'immobilité hiératique qui la caractérise apparemment. S'il suffisait, dit-on, de s'asseoir les jambes repliées pour connaître l'éveil, toutes les grenouilles depuis le fond des âges seraient Buddha.

En un mot, on ne doit pas confondre école et doctrine du chan avec l'aspect particulier de leur mise en œuvre, rendu spectaculaire par le cinéma et la télévision, qu'est le zuo chan. Une deuxième erreur fort commune vient de ce que, tenant pour équivalentes les appellations sanskrite et chinoise, on néglige ou ignore ce qui distingue les dhyāna décrits par le bouddhisme indien ancien du dhyāna plus simple, plus radical, mais aussi beaucoup plus vaste d'acception, auquel correspond le mot « chan ».

Les dhyāna exposés en différents sutta (sanskrit : sūtra) du canon pāli, dont il est fait ordinairement mention dans les Écritures, sont les rūpadhyāna, ou « dhyāna de la forme », soit des états d'absorption marqués de caractères tout à la fois corporels et mentaux. Provoqués dans l'isolement et l'immobilité par différentes méthodes d'ascèse (bhāvanā), les rūpadhyāna se succèdent au nombre de quatre ou cinq suivant les textes, sans solution de continuité, par effacement progressif des caractères qui précisément les définissent.

Nous reviendrons sur le samādhi, ou « concentration », notion héritée des traditions indiennes prébouddhiques, à laquelle on attribue des contenus et des qualifications fort divers ; notion susceptible aussi de bien des interprétations dans la profusion des contextes où on la relève.

Outre les rūpadhyānā, il est parfois question dans les sūtra et śāstra (commentaires) des arūpya, dont le plus abstrait, nirodhasamāpatti (recueillement de destruction), correspond à une absence mentale sans résidu de conscience, qui ressemblerait fort à la mort et au nirvāṇa par extinction, s'il n'était précisé que l'extinction ne lui appartient justement pas et qu'une telle absence n'est point une dissolution. Il reste que les plus fréquemment évoqués sont les rūpadhyāna, au cours desquels le méditant devient, selon l'enseignement du Buddha, maître de son corps et, surtout, de son esprit (citta), source de tout savoir et de toute aberrance (avidyā), de tout trouble et de toute souffrance. Deux remarques s'imposent à leur propos :

1. Dhyāna ne saurait se confondre avec bodhi (éveil) ; sinon potentiellement, ce qui est le cas dans le Sōtō zen. Le dhyāna, quel que soit son degré, apparaît comme une disposition favorable, comme [...]

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Claude GRÉGORY, « ZEN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/zen/