CHAHINE YOUSSEF (1926-2008)

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Histoire et mélodrame

Le premier volet de son œuvre montre un Chahine à deux visages, qui alterne les films commerciaux où il s'initie aux mélanges des genres (burlesque, musical, comédie, mélodrame) et les œuvres personnelles, qui témoignent de sa sensibilité à l'écoute du monde, miroir de son rapport fluctuant au nassérisme. Mis à part Le Fils du Nil (1951), mélodrame manichéen qui oppose la campagne salvatrice à la ville, lieu de dépravation, c'est avec Le Ciel d'enfer (1954), dont le scénario a été écrit sous le règne de Farouk, qu'un changement se fait sentir en synchronie avec l'arrivée de Nasser au pouvoir, à une époque où le néo-réalisme devient une alternative, également présente dans les films de Salah Abou Seif, qui favorise l'apparition à l'écran de nouveaux personnages (la lutte d'un ingénieur agronome, interprété par Omar Sharif dont c'est le premier rôle, qui défend les paysans contre un riche propriétaire corrompu), de nouveaux enjeux (la nécessaire réforme agraire), sans rien céder à l'efficacité hollywoodienne, grâce à une narration qui combine mélodrame et thriller. Après le monde paysan, Chahine, avec Eaux noires (1956), s'attache à la condition ouvrière à travers l'histoire d'un marin (Omar Sharif) qui, alors qu'il convoite la même femme que son ami, découvre en lui son frère, élevé dans un autre milieu (il est le fils de son patron). Au-delà de la peinture d'un milieu social, Eaux noires fait de la quête d'identité le moteur du récit, la figure du double devenant très vite le motif récurrent de l'œuvre, en une suite de variations subtiles, jusqu'à contaminer la relation mimétique qu'entretient Chahine avec ses personnages, suscitant une constellation d'images de soi dont la dernière expression en date est l'Averroès du Destin. Après avoir réalisé deux films produits et interprétés en 1957 par le chanteur Farid El Atrache, star du cinéma égyptien (J'ai quitté ton amour et C'est toi mon amour), Youssef Chahine revient, avec Gare centrale (1958) à ses préoccupations néo-réalistes. Tourné en partie dans la gare du Caire, le film met en scène la vie d'un marchand de journaux infirme (interprété par Chahine lui-même), attiré par une vendeuse de boissons qui lui préfère le porteur de bagages. Sur cette trame simple, qui met au premier plan les exclus de la révolution nationale (la gare jouant ici le rôle du microcosme social), Chahine traite de la frustration sexuelle et de la violence criminelle qui en résulte, sujet tabou dans le cinéma arabe. Considéré aujourd'hui comme un classique, le film est très mal accueilli au moment de sa sortie. Affecté par cet échec, Chahine se consacre alors à des besognes alimentaires. « J'aimais trop mon métier pour l'abandonner », dit-il, ce qui l'a « incité à retourner dans les marécages du mélodrame » (« Chahine par Chahine », in Youssef Chahine l'Alexandrin). En marge de ces films (À toi pour toujours, Entre tes mains, L'Appel des amants, Un homme dans ma vie), Chahine signe Djamila l'Algérienne (1958). Véritable plaidoyer pour l'indépendance du peuple algérien, le film s'inspire d'un livre de Jacques Verges, compagnon de l'héroïne. À partir d'un scénario écrit notamment par Naguib Mahfouz, Chahine se sert de l'iconographie de l'ennemi pour faire de Djamila une Jeanne d'Arc en lutte contre l'occupant français. Avec Saladin (1963), œuvre de commande, il se lance dans une grande fresque nationaliste dédiée au héros mythique du monde arabe, vainqueur des croisés et de Richard Cœur de Lion. Ce film fait de lui un cinéaste officiel, mais Chahine prend ses distances dans L'Aube d'un jour nouveau (1964). Dans ce film, véritable envers du décor pitoyable de Gare centrale, il se livre à une évocation sans complaisance de la nouvelle bourgeoisie cairote, enrichie par le régime, à travers le portrait d'une femme ébranlée par la mort du fils d'un domestique et par sa rencontre avec un étudiant orphelin qui lui ouvre les yeux sur la réalité de la misère de son pays.

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  • : critique de cinéma, maître de conférences en histoire et esthétique de cinéma, université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Charles TESSON, « CHAHINE YOUSSEF - (1926-2008) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/youssef-chahine/