THESIGER WILFRED (1910-2003)

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Né en 1910 à Addis-Abeba, mort à Londres en 2003, dernier explorateur-écrivain issu de la grande tradition du passé, le Britannique Wilfred Thesiger a représenté pour ses contemporains le rêve d'une forme d'aventure désormais impossible. Passionnément épris de liberté, abhorrant le monde moderne, peu soucieux de richesse, d'honneurs ou de pouvoir, Thesiger parcourut pendant plus d'un demi-siècle, seul et à pied, les régions mal connues du Soudan et de l'Abyssinie ; il vécut dans les marais isolés du sud de l'Irak, et surtout sillonna à dos de chameau les déserts inexplorés de la péninsule arabique. Ce dernier exploit fut son grand œuvre, et le hissa au niveau d'un Lawrence d'Arabie. Le livre qu'il en rapporta, Le Désert des déserts, extraordinaire témoignage sur l'existence âpre et dépouillée des Bédouins, est de la même force littéraire que Les Sept Piliers de la sagesse.

Comme il le reconnaissait lui-même, Thesiger était arrivé juste à temps pour être le témoin de mondes en voie de disparition. Il les aima donc avec passion et s'en fit le chantre, les défendant toute sa vie contre les avancées d'une civilisation occidentale à ses yeux décadente, et incapable de conserver les valeurs humaines auxquelles il était attaché. Il vécut ainsi dans la quête perpétuelle d'une « fraternité par la grâce de laquelle les différences de race, de religion et de culture puissent être surmontées ».

Tout en Thesiger évoquait la tradition des gentlemen-explorateurs que produisit l'Empire britannique. Grand, maigre, le visage émacié, il trouvait une profonde satisfaction dans l'ascétisme de l'aventure extrême et n'attachait guère de prix aux plaisirs communs de la vie. De son propre aveu, ce qu'il mangeait lui importait peu, le vin et les alcools lui étaient indifférents, le tabac l'incommodait, et le sexe ne l'attirait que fort modérément.

Ce personnage hors du commun naît en Abyssinie, où son père, diplomate, dirige la légation britannique. Il n'a pas six ans quand il assiste au retour des troupes du futur Hailé Sélassié, vainqueur du négus Mikaél. Le spectacle de cette armée d'un autre âge qui défile au galop devant ses yeux lui donne à jamais le goût de « la splendeur barbare » et le désir inextinguible de devenir explorateur. Revenu en Angleterre en 1919, le jeune Thesiger se morfond dans une scolarité conventionnelle qui le mène de Brighton à Oxford. Diplômé en 1933, il part aussitôt assouvir ses rêves en pays danakil, puis dans l'ouest soudanais, où il sert comme administrateur des affaires indigènes. En 1936, lorsque Mussolini envahit l'Éthiopie, il ne pense plus qu'à combattre celui qui saccage son pays natal. Mais il devra attendre 1940 pour endosser l'uniforme et participer à la reconquête du monde de son enfance. La libération d'Addis-Abeba sera l'un des grands moments de sa vie.

En 1946, c'est la grande aventure du « désert des déserts ». Envoyé dans le sud de l'Arabie repérer des foyers de criquets pèlerins, Thesiger se prend de passion pour les Bédouins et explore des années durant leur monde encore intouché. Mais la fièvre pétrolière arrive, défigurant tout sur son passage, et il ressent comme un exil son départ de l'Arabie. Il se réfugie alors dans les marais du sud de l'Irak et partage pendant huit ans la vie des tribus chiites insoumises, entre le Tigre et l'Euphrate.

En 1960, déçu par les bouleversements du monde arabe, il retourne en Afrique, adopte un jeune garçon et s'installe dans le nord du Kenya, au milieu des tribus turkana. Quoique anobli par la reine, il pense achever son existence dans ces lieux reculés, où il a choisi de vivre sans le moindre confort. Mais lorsque son fils adoptif meurt, en 1999, très affecté, il rentre définitivement en Grande-Bretagne. Il a alors quatre-vingt-dix ans. Plongé dans la douce mélancolie qui touche ceux qui ont passionnément aimé des temps anciens dont ils savent qu'ils ne reviendront plus, il s'éteint, trois ans plus tard, dans un hospice près de Londres. Lui qui, à la vieille question métaphysique de savoir de quoi nous avons réellement besoin pour vivre, répondait : « de ce que l'on peut emporter avec soi », s'en est sûrement allé pour son dernier voyage en emportant bien plus que la plupart de ses semblables – un univers de souvenirs empli des hommes rudes et vrais d'un passé flamboyant, dont il avait partagé les rêves.

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Patrice FRANCESCHI, « THESIGER WILFRED - (1910-2003) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/wilfred-thesiger/