VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT, Louis-Ferdinand CélineFiche de lecture

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« Jeter une bombe contre l'édifice de l'humanité »

Au moment où la France sombrait dans la crise économique, où les nationalismes, les totalitarismes et les tensions belliqueuses s'exacerbaient, le livre exhibait crûment les tares et les plaies d'une époque. Et non content d'asséner un message d'une extrême violence, il sapait les normes du bien-écrire en faisant surgir, au cœur même d'un grand style emphatique et tourné en dérision, un langage oral et populaire, avec son argot, ses gros mots, sa syntaxe désarticulée, ses obsessions sexuelles ou scatologiques : « Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. [...] Chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. »

Pour ces raisons, le roman faisait scandale, et le récit des tribulations de Ferdinand Bardamu déchaînait les passions. Alors qu'il était donné favori pour le prix Goncourt, le jury lui préféra finalement Les Loups de Guy Mazeline, livre médiocre mais bienséant.

Avec Ferdinand Bardamu, c'est un personnage romanesque d'un type nouveau qui naît. Héros-narrateur, à la fois juge et victime, subissant son destin tout en le commentant par des maximes et des moralités, pitoyable et cynique, mi-Candide, mi-Scapin, porte-parole des humbles qu'il ridiculise, il favorise l'identification du lecteur dont, tel un compère de foire, il recherche la complicité tout en assurant la continuité du récit. Voyage au bout de la nuit, en effet, est moins un roman qu'une suite d'épisodes narratifs dont chacun pourrait à lui seul constituer la trame d'un livre.

Roman de la guerre d'abord : parti combattre en fanfare en 1914, le héros se voit « embarqué dans une croisade apocalyptique », semée de corps déchiquetés par les explosions et réduits à l'état de viandes. Roman des colonies : après avoir été soigné pour traumatisme de guerre, Bardamu décide de tenter sa chance en Afrique. Il échoue en « Bambola-Bragamance », au milieu de compatriotes sordides, réduisant la population locale en quasi-esclavage. Entré au service de la Compagnie pordurière du Petit Togo, il se voit expédié au fond de la jungle. Roman du Nouveau Monde : en proie aux fièvres du paludisme, le héros quitte l'Afrique à bord d'une « galère » et débarque à New York. Là, sans ressources, il est employé à comptabiliser les puces des émigrants, avant de découvrir le travail à la chaîne chez Ford. Roman des banlieues, enfin. De retour en France, Bardamu, devenu médecin, ouvre un cabinet à La Garenne-Raincy, commune miséreuse où sévissent l'alcoolisme, la malnutrition, les fièvres chroniques et les avortements clandestins. Ne parvenant pas à gagner sa vie, il entre en tant que salarié dans un asile psychiatrique.

Tout au long de ses aventures, le héros ne cesse de croiser le destin d'un autre personnage qui est un peu comme son double et qui donne un certain dramatisme à un roman plus attaché à évoquer des situations qu'à narrer une histoire : le roman se clôt sur le meurtre de Léon Robinson par Madelon, la compagne qu'il avait quittée. Sorti du silence (« Moi, j'avais jamais rien dit »), Voyage au bout de la nuit y retourne : « Qu'on en parle plus. »

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  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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Philippe DULAC, « VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT, Louis-Ferdinand Céline - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/voyage-au-bout-de-la-nuit/