VOIX, esthétique

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Tradition occidentale

Qualité ou quantité

Les conceptions les plus anciennes se réfèrent à un univers acoustique, c'est-à-dire à un univers dont les éléments sont porteurs de sons et de rythmes. Alors que, selon le Veda, « le monde éclata comme un cri », le logos grec ainsi que le « Et Dieu dit » – wayomer – de la Genèse proclament l'unité vibratoire. Tout est sons, rythmes, rires, sourires ou plaintes, et celui qu'Olivier Messiaen nomme « le chantre sensuel de Dieu » recrée, en dehors de toute interprétation subjective, la cosmogonie sonore. La vocifération du Prophète restaure la Parole perdue. Le mugissement du yogi et l'appel lancé du haut du minaret par le muezzin font écho à la clameur sans laquelle le monde n'eût point jailli du « néant de la caverne ».

Dans cette perspective traditionnelle, la voix constitue un « potentiel de forces » et sert à entrer en contact avec la « substance acoustique ». Elle facilite la communication entre les règnes – l'humain, l'animal, le végétal. La voix « juste » du chaman – médecin-guérisseur-prêtre – produit l'identité vibratoire et, au cours du rite, tantôt déterminée, tantôt indéterminée, elle accompagne la métamorphose. Citons un fait : en 1553, pour que l'enfant à naître ne fût pas « rechigné » (en vieux français : de mauvaise humeur), une dame de la cour exécutait tous les matins un air, paraît-il, opportun. Le résultat ne fut pas négligeable, puisque celui qui devint plus tard Henri IV ne se départit jamais de sa jovialité. Ainsi le carmen, ou chant magique, établit des correspondances secrètes. Il saisit l'insaisissable et apaise les monstres intérieurs. Le mot « incantation » ne vient-il pas d'in-cantare qui signifie chanter dedans, prononcer des formules, insuffler ? L'enchantement a lieu dans le clair-obscur, sans éclats de voix, d'une façon impersonnelle, et les rythmes auxquels l'objet ne demeure pas insensible confèrent à celui-ci « une mystérieuse présence ».

Au Moyen Âge, la multiplication des maîtrises ne nuit pas à la permanence des principes fondés sur la spontanéité. L'enfant apprend à traduire en sons les impulsions du cœur, et cette expression libératrice a valeur éducative. Le travail de la voix avant la mue ne doit donc pas être minimisé : il procure la qualité et la souplesse. À cet âge, la personnalité vocale se dessine, surtout si le goût du « bien chanté » a été transmis par le père. Au xviie siècle, la maîtrise que dirige le cantor maintient la tradition d'une musique orientée vers le spirituel, et Jean Planel a raison de proposer l'école de chant comme un modèle de formation humaine.

Après la Révolution, les maîtrises disparaissent peu à peu. Un nouveau genre, le bel canto, délaisse la qualité au profit de la quantité. Le chanteur fait place au virtuose, à la prima donna, à la diva. Mais ceux-ci sont rares. S'ils ne réussissent sans cesse leur performance, ils sont contraints d'abandonner la scène. De nos jours, la presse, la radio et les éditeurs de disques ne prêtent attention qu'aux « voix d'or ». Cette sélection à des fins commerciales – injuste parfois – dessert la cause d'un art libre. Certains se demandent – et il ne faut pas s'en étonner – si la notion de voix, autrefois si subtile, n'est pas sujette à révision, si l'outrance des « contre-ut » ne tue pas le théâtre lyrique. D'autres s'en prennent au « chanteur de charme » qui, malgré son appellation, ignore le plus souvent les ressources du genre incantatoire. La vedette ne se méprend-elle pas sur le sens du mot « populaire » ? Populaire a-t-il jamais été synonyme de vulgaire ? Il serait facile de douter...

Scientifiques et professionnels du chant

Cependant, grâce aux travaux des scientifiques, la connaissance du mécanisme vocal n'a jamais été aussi complète ; R. Husson (1949), P. Laget (1952), A. Moulonguet (1952-1953), G. Portmann (1954-1957), A. Tomatis, A. Soulairac, L. Lapicque, É. Garde ont effectué des expériences sur le chien, puis sur l'homme. Celles-ci pourraient aider les professionnels à sortir de l'empirisme.

L'École de physiologie vocale de la Sorbonne découvre que le chanteur perçoit des sensibilités internes. Lilli Lehmann et Enrico Caruso en avaient déjà compris l'« extrême importance ». Aujourd'hui les chercheurs constatent l'existence de diverses « plages » : les plages pharyngo-buccales, dont la stimulation produit un accroissement du mordant de la voix ; les plages naso-faciales, dans lesquelles une partie de l'énergie vibratoire se perd ; les plages laryngées, aux sensibilités diffuses mais néanmoins à surveiller, lorsque l'augmentation de l'intensité produit une sensation de piqûres au niveau des cordes vocales. Il faudrait encore mentionner les sensibilités de la musculature thoracique qui activent le tonus glottique. Enfin la perception « nette et consciente » des sensibilités internes permet au chanteur d'apprécier son émission et, si besoin, de la corriger. A. Soulairac a même donné le nom de « schéma corporel vocal » à l'ensemble de ces sensations. Si ces découvertes étaient connues des praticiens de la voix, nul doute que l'étude du chant commencerait par une prise de conscience du corps.

Enrico Caruso

Photographie : Enrico Caruso

L' Italien Enrico Caruso (1873-1921), le plus illustre ténor de son époque, dans l'opéra de Verdi Rigoletto, en 1900. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

Les relations privilégiées

Les anatomistes soutiennent qu'historiquement les poumons, le larynx, les cordes vocales et les cavités bucco-pharyngées auraient eu d'abord une fonction respiratoire. Peu à peu ces organes se seraient adaptés à la phonation. Si l'on se place dans la ligne de l'évolution de l'espèce, les théories de ceux qui comparaient, au début du xxe siècle, l'appareil vocal à un instrument à anche paraissent singulièrement rétrogrades. La pratique du « soufflet de forge » fausse les données du chant : les expériences entreprises par A. Moulonguet et G. Portmann prouvent que « les cordes vocales peuvent vibrer en l'absence de tout courant d'air et sous le seul effet des stimulations nerveuses ». Comme le souligne É. Garde, si l'on fait du bruit avec son larynx, on parle et on chante avec son cerveau. Quel professionnel n'a pas été soumis au caprice de ses nerfs ! L'action des muscles étant commandée par les centres nerveux, l'art du chant reflète l'épanouissement, le calme intérieur. Caruso ne disait-il pas après une représentation : « Je ne sais pas moi-même d'où me vient cette puissance de voix et ce pathétique ? »

Un autre conditionnement commence dès la première enfance : celui de la voix et de l'oreille. Celle-ci ne se contente pas de recevoir les modulations de la voix maternelle comme une « bouche sonique », elle les analyse comme une machine cybernétique, puis dirige la phonation. L'enfant reproduit à sa manière ce qu'il a entendu. Les nombreuses expériences et contre-expériences effectuées par A. Tomatis démontrent, d'un [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Médias de l’article

Enrico Caruso

Enrico Caruso
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Jussi Björling

Jussi Björling
Crédits : Hulton Getty

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : musicologue
  • : directeur de recherche au C.N.R.S., président et directeur des études du Centre des études de musique orientale

Classification

Autres références

«  VOIX, esthétique  » est également traité dans :

ACTEUR

  • Écrit par 
  • Dominique PAQUET
  •  • 6 798 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Un être métamorphique »  : […] Malgré des essais de théorisation, l'art de l'acteur reste profondément empirique. Et pour cause, puisque le matériau et l'outil de son art ne sont autres que sa propre chair. Si la tradition parle d'incarnation – faire rentrer dans sa chair un être de mots, le personnage –, elle semble plus proche de la vérité que celle qui inciterait à croire que l'acteur doit rentrer dans la peau du personnage. […] Lire la suite

ALTO, voix

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 168 mots

Voix de femme ou d'enfant qui occupe la plus basse tessiture. Depuis le xix e siècle, celle-ci s'étend du sol  2 au mi 4 ; certaines altistes descendent jusqu'au mi  3. Alto désigne également la partie qui se voit confier la mélodie possédant le même ambitus ; c'est cette partie qui, autrefois, était chantée par des castrats ou par des hommes qui chantaient en voix de fausset ; la tessiture étai […] Lire la suite

ANDERSON MARIAN (1897-1993)

  • Écrit par 
  • Pierre BRETON
  •  • 1 246 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une championne de la déségrégation »  : […] Quel qu'en soit le prix, l'émancipation des Noirs – et cela fût-ce au prix de ses propres intérêts – est le combat de sa vie. Et Marian Anderson sait encaisser les coups. En février de 1939, l'association conservatrice Daughters of the American Revolution (« Les Filles de la révolution américaine ») réussit à l'empêcher d'entrer au Constitution Hall de Washington, où elle devait donner une soirée […] Lire la suite

ARRANGEURS DE LA CHANSON FRANÇAISE

  • Écrit par 
  • Serge ELHAÏK
  •  • 8 002 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Années 1960 : la « nouvelle vague » des chefs d’orchestre-arrangeurs »  : […] Durant cette décennie et la suivante, les chefs d’orchestre-arrangeurs ont le loisir de diriger de grandes formations, les moyens alloués par les labels de disques n’étant alors que rarement limités. Les musiciens des séances d’enregistrement sont recrutés parmi les meilleurs de leurs disciplines respectives, notamment pour la rythmique, et sont les garants de la qualité musicale des accompagneme […] Lire la suite

BAROQUE

  • Écrit par 
  • Claude-Gilbert DUBOIS, 
  • Pierre-Paul LACAS, 
  • Victor-Lucien TAPIÉ
  •  • 20 841 mots
  •  • 22 médias

Dans le chapitre « La naissance d'un style »  : […] C'est par opposition à l'écriture musicale de la Renaissance que naît progressivement la manière baroque. Dès 1922, Hans Joachim Moser a parlé d'un premier baroque ( Geschichte der deutschen Musik , II) ; peu après, en 1928, Ernst Bücken publiait sa Musik des Barocks . Mais c'est Curt Sachs qui semble avoir appliqué ce terme de baroque à notre sujet. D'après Manfred Bukofzer, un des meilleurs hist […] Lire la suite

BARTOLI CECILIA (1966- )

  • Écrit par 
  • Michel PAROUTY
  •  • 1 482 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La technique au service de l'art »  : […] Cecilia Bartoli naît à Rome, qui reste sa ville bien-aimée, le 4 juin 1966. Elle effectue ses études musicales à la fameuse Accademia di Santa Cecilia, mais reçoit en même temps un autre enseignement précieux, celui de ses parents. Car sa mère, Silvana Bazzoni, et son père, Angelo Bartoli, ont tous deux fait carrière dans le chant. Longtemps, Silvana l'écoutera attentivement, et demeurera sa plus […] Lire la suite

BARYTON, voix

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 201 mots

La voix d'homme dite de baryton est intermédiaire entre celle de ténor et celle de basse, et s'étend approximativement du fa 1 au fa 3. Ordinairement, dans le répertoire lyrique, on distingue quatre types de barytons. Le baryton Martin, le plus proche du ténor, est un baryton léger, de timbre élevé, surtout connu du répertoire français ; c'est le rôle de Pelléas ( Pelléas et Mélisande , Debussy). […] Lire la suite

BASSE, voix

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 271 mots

Nom qui désigne la plus grave des voix d'homme, qui est aussi la plus étendue. Le registre de la basse profonde (la plus grave) s'étend ordinairement sur une tessiture de deux octaves (d' ut 1 à ut 3). Le répertoire lyrique distingue plusieurs caractères à la voix de basse : la basse chantante ( cantante ) ou basse-baryton, à qui conviennent les parties lyriques (rôle de Méphisto dans le Faust […] Lire la suite

BEL CANTO

  • Écrit par 
  • Jean CABOURG
  •  • 2 760 mots
  •  • 5 médias

Par bel canto on désigne trop souvent les esthétiques vocales les plus disparates, sans aucune pertinence musicologique. L'expression est ainsi employée dans un sens générique et familier pour qualifier l'opéra en général, quel qu'en soit le style, ou l'époque, afin de le distinguer de la musique symphonique ou religieuse. L'étymologie italienne, si elle vient à restreindre le champ culturel de […] Lire la suite

BERBERIAN CATHY (1925-1983)

  • Écrit par 
  • Claude SAMUEL
  •  • 1 074 mots
  •  • 1 média

Ayant choisi, plus par goût que par accident, la route périlleuse de la création contemporaine, Cathy Berberian n'appartenait pas au monde des stars d'opéra. Le public de mélomanes, celui qui lance tous les trois mois une nouvelle diva, l'a superbement ignorée ; mais, alors que les divas d'un trimestre tombent rapidement dans les trappes de l'oubli, le souvenir de Cathy Berberian survivra, associé […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Jacques PORTE,  TRAN VAN KHÊ, « VOIX, esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/voix-esthetique/