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La vie et la mort

Paradoxalement, ce qui caractérise le vivant est le phénomène d'usure progressive et de cessation définitive de ces fonctions, plus que leur existence même. C'est leur mort qui qualifie les individus vivants au sein du monde, c'est son inéluctabilité qui rend sensible l'apparente exception qu'ils instituent relativement aux contraintes thermodynamiques. En sorte que la recherche des signes de la mort est, au fond, la recherche inversée d'un signe irrécusable de la vie.

La théorie de A. Weismann (1885) sur la continuité du plasma germinatif opposée à la mortalité de son support somatique, les techniques de culture de tissus embryonnaires (Alexis Carrel, 1912) ou de culture pure de bactéries ont introduit, en biologie générale, la notion d'immortalité potentielle du vivant unicellulaire, mortel seulement par accident, et ont accrédité l'idée que le vieillissement et la mort naturelle, au terme d'une durée spécifique de vie, sont liés à la complexité des organismes hautement intégrés. Dans de tels organismes, chaque constituant élémentaire est soumis à une limitation de ses potentialités, du seul fait de l'exercice, par les autres constituants, de leurs fonctions respectives. Mourir est le privilège, ou la rançon, en tout cas le destin des machines naturelles les mieux régulées, les plus homéostatiques.

Considérée du point de vue de l'évolution des espèces, la mort est la fin du sursis que la pression de la sélection accorde à des mutants momentanément plus aptes à se situer dans un certain contexte écologique. La mort dégage des voies, libère des espaces, ouvre fallacieusement l'avenir à des formes imprévues de vie pour qui la dernière heure sonnera aussi.

Considérée du point de vue de l'individu, la mort est une échéance inscrite dans son patrimoine génétique, comme si son anéantissement et son retour à l'inertie, passé un délai certain, lui étaient imposés comme son ultime devoir.

On peut alors se demander pourquoi une théorie comme celle que Freud a esquissée sous l'appellation de « pulsion de mort » (Au-delà du principe de plaisir, 1920) a rencontré tant de résistances. Cette idée était liée chez Freud à une conception énergétique de la vie et du psychisme. Or, s'il est vrai que le vivant est un système en déséquilibre incessamment compensé par emprunts à l'extérieur, s'il est vrai que la vie est en tension avec le milieu inerte, qu'y a-t-il d'étrange ou de contradictoire dans l'hypothèse d'un instinct de réduction des tensions à zéro, d'une tendance à la mort ? « Si nous admettons que l'être vivant n'est apparu qu'après les objets inanimés dont il est issu, nous devons en conclure que l'instinct de mort se conforme à la formule donnée plus haut et suivant laquelle tout instinct tend à restaurer un état antérieur. » Peut-être la théorie freudienne fera-t-elle l'objet d'un nouvel examen, en rapport avec les conclusions des travaux d'Atlan : « Le seul projet reconnaissable en vérité dans les organismes vivants est la mort. Mais, du fait de la complexité initiale de ces organismes, des perturbations capables de les écarter de l'état d'équilibre ont comme conséquence l'apparition d'une complexité encore plus grande dans le processus lui-même de retour à l'équilibre » (« Mort ou vif ? », in L'Organisation biologique et la théorie de l'information, 1972).

Resterait, en dernier lieu, à comprendre la raison et le sens du désir réactionnel d'immortalité, du rêve de survie – « thème de fabulation utile », dit Bergson – propre à l'homme de certaines cultures. Un arbre mort, un oiseau mort, une charogne : autant de vies individuelles abolies sans conscience de leur destin de mort. La valeur de la vie, la vie comme valeur ne s'enracinent-elles pas dans la connaissance de son essentielle précarité ? « La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu'ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l'instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout chez les mortels a la valeur de l'irrécupérable et de l'aléatoire » (J. L. Borges, L'Aleph, 1962).

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Pour citer l’article

Georges CANGUILHEM, « VIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vie/