VIE

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La genèse du concept

La première esquisse d'une définition générale de la vie se trouve dans Aristote. « Parmi les corps naturels [i.e non fabriqués par l'homme] certains ont la vie et certains ne l'ont pas. Nous entendons par vie le fait de se nourrir, de croître, et de dépérir par soi-même » (De l'âme, II, 1). Et, plus loin, Aristote dit que la vie est ce par quoi le corps animé diffère de l'inanimé. Mais le terme de vie, comme celui d'âme, est capable de plusieurs acceptions. Il suffit toutefois que l'une d'entre elles convienne à tel objet de notre expérience « pour que nous affirmions qu'il vit » (II, 2). La végétation ou végétalité représente le minimum d'expression des fonctions de l'âme. Il n'y a pas de vie à moins. Il n'y a pas de forme plus riche de vie qui ne la suppose comme sa condition nécessaire (II, 3). L'identification des notions de vie et d'animation et, par suite, la distinction de la vie et de la matière, dans la mesure où l'âme-vie est la forme ou l'acte du corps naturel vivant, constituent une conception de la vie aussi vivace, à travers les siècles, que l'a été la philosophie aristotélicienne. Toutes les philosophies médicales qui, jusqu'au commencement du xixe siècle, ont tenu la vie pour un principe soit original, soit confondu avec l'âme, essentiellement différent de la matière, faisant exception à ses lois, ont été directement ou indirectement débitrices de cette partie du système aristotélicien qu'on peut appeler indifféremment biologie ou psychologie.

Mais la philosophie d'Aristote est également responsable, et cela jusqu'à la fin du xviiie siècle, d'une méthode d'étude des êtres vivants, spécialement des animaux, et de leurs propriétés, qui consiste à les classer, à les distribuer en un tableau de ressemblances et de différences, selon leurs parties – c'est-à-dire leurs organes –, leurs actions ou fonctions, leurs modes de vie. De sorte qu'en fait Aristote a accrédité chez les naturalistes une façon de percevoir les formes vivantes qui éclipsait l'interrogation sur la nature de la vie derrière le souci d'étaler, sans lacunes et sans redondances, les produits observables d'un pouvoir plastique qui ne posait, quant à lui, pas de problèmes. C'est la raison pour laquelle on cherche vainement chez les naturalistes de l'âge classique, comme Buffon ou Linné, ce qu'on pourrait appeler une définition de la vie, comme mode d'existence spécifique des êtres qu'ils décrivent et qu'ils classent. À l'âge classique, l'interrogation sur la vie est davantage le fait des médecins que celui des naturalistes, elle est nécessairement liée à l'interrogation sur la nature de la santé, qui est le mode normal de vie, dont, à partir du xviie siècle, la physiologie, au sens étroit du terme, constitue l'étude. S'il arrive qu'on s'interroge sur la vie, c'est davantage pour en déterminer les signes ou les marques de reconnaissance, pour fixer les critères de l'état vivant, que pour rechercher ce qu'est essentiellement ce pouvoir singulier de la nature. Un philosophe-médecin, John Locke, écrit en 1690 : « Il n'y a point de terme plus commun que celui de vie, et il se trouverait peu de gens qui ne prissent pour un affront qu'on leur demande ce qu'ils entendent par ce mot. Cependant, s'il est vrai qu'on mette en question si une plante qui est déjà formée dans la semence a de la vie, si le poulet dans un œuf qui n'a pas encore été couvé, ou un homme en défaillance, sans sentiment ni mouvement, est en vie ou non, il est aisé de voir qu'une idée claire, distincte et déterminée n'accompagne pas toujours l'usage d'un mot aussi connu que celui de vie » (Essai philosophique concernant l'entendement humain, III, x, 22). C'est encore sous le rapport des signes perceptibles de la vie que Kant a commencé à disserter des rapports de la matière morte (inerte) et des principes spontanés d'animation de cette même matière. « Mais des membres de la nature quels sont ceux jusqu'auxquels la vie s'étend et quels sont les degrés de la vie qui confinent à son entière suppression, peut-être sera-t-il impossible d'en décider jamais d'une façon certaine » (Rêves d'un visionnaire, 1766, ii).

C'est un médecin allemand, Georges-Ernest Stahl (1660-1734), qui a le plus fait pour imposer une théorie de la vie comme fondement indispensable de la pensée et de la pratique médicales. Stahl est le médecin qui a le plus abondamment utilisé le terme de vie. Si le médecin ignore quelle est la fin, la destination des fonctions vitales, comment pourra-t-il donner un sens à son intervention ? Or, ce qui confère la vie, c'est-à-dire le mouvement dirigé, finalisé, sans lequel la machine corporelle se décompose, c'est l'âme. Les corps vivants sont des corps composés, constamment menacés d'une prompte dissolution et d'une facile corruption, et pourtant doués d'une disposition contraire et opposée à la corruption. Le principe de conservation, d'autocratie de la nature vivante, ne peut pas être passif, donc matériel. L'évidence spécifiquement médicale, c'est l'autoconservation du vivant. Cette évidence fonde la Theoria medica vera (1708). Certains, ayant bien lu Stahl, qui renonceront à l'identification de la vie et de l'âme, n'oublieront pas pour autant la force avec laquelle il a défini la vie comme pouvoir de suspendre temporairement un destin de corruptibilité.

En des termes moins chargés de métaphysique, Bichat a commencé ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800) par la formule célèbre : « La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » En définissant la vie par un conflit entre un corps composé de tissus de structure et de propriétés spécifiques (élasticité, contractilité, sensibilité) et un environnement ou un milieu – comme devait dire un peu plus tard Auguste Comte – où s'expriment des lois indifférentes aux exigences propres du vivant, Bichat se présentait comme un Stahl purgé de théologie. Cette purgation avait été en partie l'œuvre de l'école médicale de Montpellier, et singulièrement de P. J. Barthez. Les Nouveaux Éléments de la science de l'homme (1778) sont un traité de physiologie vitaliste. « Je prouverai que le Principe vital doit être conçu par des idées distinctes de celles qu'on a du Corps et de l'Âme ; et que nous ignorons même si ce principe est une substance, ou [...]

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Pour citer l’article

Georges CANGUILHEM, « VIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vie/