SABA UMBERTO (1883-1957)

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Naître à Trieste

Umberto Saba (pour l'état civil, Umberto Poli) naît à Trieste d'une mère juive, appartenant à une famille de petits commerçants du ghetto, et d'un père chrétien qui abandonne sa femme avant même la naissance de l'enfant. Marqué par la fatalité de deux races antagonistes, Saba se sent écartelé entre deux images opposées de figures parentales : « Il était gai et léger ; ma mère / ressentait tous les poids de la vie. / Il s'enfuit de sa main comme un ballon », nous confie-t-il dans des vers de l'Autobiographie de 1924. L'opposition raciale, religieuse et caractérielle va être réitérée aussitôt, car l'enfant se voit confié à une nourrice, Peppa Sabaz (telle serait l'origine du pseudonyme du poète), paysanne slovène catholique aussi expansive et affectueuse que sa mère est réservée et sévère. Cette « mère de joie », qui traverse tout le Canzoniere, lui est vite arrachée car on lui reproche d'apprendre au petit enfant des prières catholiques. Umberto se retrouve alors à Padoue chez deux cousines, ce qui accentue son expérience précoce de la séparation ; le réconfort lui viendra d'une tante à la « douce âme de fourmi ». Cette enfance sans père, marquée par la présence de mères de substitution, détermine chez lui un tempérament ombrageux, mélancolique, solitaire, accentué par une sensibilité très vive qui s'exacerbera jusqu'à la névrose.

Né sous le signe de la coupure psychologique, Saba grandira sous celui de la coupure sociale et culturelle. Trieste est le port franc de l'empire austro-hongrois, mais Saba, lui, par son père, est citoyen italien dans une cité autrichienne. Fourmillante de races et de trafics, la ville, avec son ghetto aux ruelles obscures et ses églises consacrées à tous les cultes, est, bien plus qu'un creuset, un véritable kaléidoscope ; la culture n'y occupe qu'une place marginale en face des activités mercantiles : « Naître à Trieste en 1883, c'est comme naître ailleurs en 1850 », affirme le poète dans Histoire et historique du Canzoniere (1948).

Ce retard lui permettra de vivre des expériences culturelles épuisées ailleurs (le naturalisme, baptisé vérisme en Italie), le soustraira aux sirènes des avant-gardes du début du xxe siècle en l'ancrant dans une tradition (de Pétrarque à Leopardi) d'autant plus nécessaire qu'elle est moins ressentie dans le port autrichien. En outre, ce vent culturel qui vient de la péninsule et dont les connotations sont parfois politiques (Saba, bien que discrètement, fut irrédentiste) est vivifié par l'apport de l'Autriche, de la Mitteleuropa. C'est dans les premières décennies du xxe siècle qu'à Trieste on entend pour la première fois parler du docteur Freud. Saba, après une cure sous la direction du disciple de Freud, Edoardo Weiss, en 1929-1930, se voue à la psychanalyse avec passion. À l'inverse de Svevo dont les réticences et l'ironie en face de la nouvelle thérapeutique ne seront jamais surmontées, il intègre la psychanalyse à son métier de poète. Il s'en fait même le défenseur public contre les attaques de Benedetto Croce, maître à penser de la culture italienne jusqu'en 1940. Intuitivement, Saba pressent que son angoisse de la coupure et du dédoublement peut trouver un apaisement, sinon un commencement de suture, grâce à la nouvelle psychologie.

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Écrit par :

  • : professeur, directeur du département d'italien à l'université de Strasbourg-II

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Pour citer l’article

Philippe RENARD, « SABA UMBERTO - (1883-1957) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/umberto-saba/