TOURISME

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Médias de l’article

Naissance et diffusion spatiale du tourisme

Naissance et diffusion spatiale du tourisme
Crédits : Encyclopædia Universalis France (fond de carte : Daniel Dalet)

carte

Assembly Room, Bath

Assembly Room, Bath
Crédits : Icas94/ De Agostini/ Getty Images

photographie

Allemagne, années 1950

Allemagne, années 1950
Crédits : AKG-Images

photographie

Benidorm, Espagne

Benidorm, Espagne
Crédits : Alex Segre/ Alamy/ hemis.fr

photographie

Afficher les 11 médias de l'article


Le tourisme est un phénomène planétaire. Alors qu’il ne concernait à sa naissance que les citoyens des États les plus prospères, il a gagné les classes supérieures et moyennes de presque tous les pays du monde. C’est une des manifestations les plus visibles de la mondialisation de l’économie et un des secteurs les plus puissants, représentant environ le dixième du PIB et des emplois dans le monde. Depuis qu’il a été « inventé » et codifié par les Anglais, au xviiie siècle, il a fait preuve d’une grande plasticité et s’est remarquablement diversifié pour répondre aux désirs de rencontre des individus, à leur soif de découverte des lieux et des sociétés, à leurs besoins de repos, de détente et de ressourcement, à leurs envies d’activités physiques ou d’achats. C’est l’activité qui a produit au cours des deux derniers siècles le plus de lieux, souvent dans des territoires jusque-là pas ou peu mis en valeur par l’homme, comme certains littoraux ou quelques hautes montagnes. Il a transformé le sable, la neige, la glace ou les ruines en or. Il a offert des emplois là où, naguère encore, l’émigration était souvent la seule solution face à la misère. Mais, dès ses débuts, il a fait l’objet de critiques, parce qu’il est accusé de défigurer des paysages, de transformer voire folkloriser les sociétés locales. Aujourd’hui, la question du surtourisme démontre qu’il est nécessaire d’introduire des formes de régulation afin de mieux maîtriser les flux de visiteurs dans certains lieux.

Qu’est-ce que le tourisme ?

Le tourisme a d’abord été défini par ses pratiquants, les touristes. Ainsi, en anglais ou en français, le mot « touriste » est créé avant « tourisme », le premier en 1800, le second en 1803, semble-t-il. Si l’on prend comme référence le Dictionnaire de l’Académie française, il faut attendre la huitième édition (1932-1935) pour trouver « tourisme », défini très simplement et paresseusement comme l’« action de voyager pour son plaisir », alors que le mot « touriste », qui n’est pas dans la sixième édition (1835) apparaît, peut-être à la suite de la parution du livre de l’anglophile Stendhal Mémoires d’un touriste (1838), dans le Complément du dictionnaire de l’Académie française (1842) : « Il se dit des voyageurs qui ne parcourent des pays étrangers que par curiosité ou désœuvrement, qui font une espèce de tournée dans des pays habituellement visités par leurs compatriotes. Il se dit surtout des voyageurs anglais en France, en Suisse et en Italie. Cette locution a été empruntée à la langue anglaise », définition reprise par Émile Littré dans son dictionnaire (1863-1877). Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878), la définition évolue sensiblement, puisqu’il est écrit qu’« il se dit de celui qui aime à voyager, qui voyage pour son plaisir et son instruction ». Dans le Trésor de la langue française (1994), il s’agit de l’« activité d’une personne qui voyage pour son agrément, visite une région, un pays, un continent autre que le sien, pour satisfaire sa curiosité, son goût de l’aventure et de la découverte, son désir d’enrichir son expérience et sa culture ». Pour le Petit Larousse, c’est « l’action de voyager, de visiter un site pour son plaisir ». Le Petit Robert est plus précis : « Le fait de voyager, de parcourir pour son plaisir un lieu autre que celui où l’on vit habituellement (même s’il s’agit d’un petit déplacement ou si le but principal du voyage est autre). Profiter d’un voyage d’affaires pour faire du tourisme. »

Ces définitions s’accordent toutes sur le caractère volontaire du déplacement, Le Petit Robert prenant même le soin de distinguer le tourisme du voyage d’affaires. Or, la définition internationale donnée par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), une institution spécialisée des Nations unies, qui est adoptée par les offices statistiques de tous les pays à des fins de standardisation mondiale, est bien différente. Pour l’OMT, le tourisme est un déplacement de personnes ne dépassant pas une année vers des pays ou des endroits situés en dehors de leur environnement habituel à des fins personnelles, professionnelles ou pour affaires. Ces personnes sont des « visiteurs » et sont considérées comme des « touristes » si elles séjournent au moins une nuit. Le tourisme est donc ici un sous-ensemble du voyage. Cette définition a le mérite de distinguer le visiteur, qui effectue une mobilité temporaire, du migrant, dont la mobilité est définitive ou sur une longue durée, mais elle présente de gros défauts. Le premier est la variété des motifs, puisque l’OMT mélange les vacances avec les séjours de formation, les déplacements nécessités par des soins médicaux, les voyages d’affaires, les congrès, les visites chez des parents ou des amis, les pèlerinages, etc. Le second est l’intervalle de temps retenu, beaucoup trop large, d’une nuit à une année. La limite supérieure a été fixée très au-delà de la durée de la majorité des séjours touristiques, circonscrite généralement par les congés payés, excédant rarement six semaines, ou par la durée du visa touristique, dont la validité est généralement de trois mois. Il est ainsi difficile de distinguer le tourisme d’autres mobilités temporaires, comme les périodes d’étude à l’étranger des étudiants bénéficiant du programme Erasmus et qui n’excèdent pas douze mois. Pour la limite inférieure, on distingue dans les pays de l’Union européenne les « courts séjours », de une à trois nuits, des « vacances », soit au moins quatre nuits consécutives hors du domicile pour des motifs d’agrément, c’est-à-dire autres que les déplacements professionnels, les voyages d’étude, les séjours de santé dans des établissements spécialisés ou les week-ends réguliers. Bien que plus proches de la notion commune de tourisme, les vacances ne recouvrent donc pas la définition institutionnelle du tourisme, ce qui crée une grande confusion entre « touristes » et « vacanciers ».

En conséquence, les statistiques touristiques de l’OMT, qui ont le mérite de permettre la comparaison à l’échelle mondiale du flux touristique, posent de gros problèmes d’interprétation. S’ajoute à ceux-ci la difficulté de comptabiliser les touristes, car s’il est relativement aisé pour un territoire insulaire, ne disposant parfois que d’une seule porte d’entrée, de recenser les visiteurs en leur faisant compléter une fiche dans l’avion ou le bateau qui les conduit à destination, il en va tout autrement pour des pays continentaux largement ouverts sur l’extérieur. En France métropolitaine, l’Enquête auprès des visiteurs venant de l’étranger (EVE) permet de connaître le flux touristique des non-résidents. Elle est réalisée annuellement par la Banque de France et la Direction générale des entreprises (DGE), relevant du ministère de l’Économie et des Finances, aux sorties routières, ferroviaires, aériennes et maritimes du territoire. Plus d’un million de véhicules sont observés aux frontières et 135 000 passagers aériens sont interrogés lors de leur embarquement. En outre, 60 000 personnes répondent à un questionnaire afin de préciser les caractéristiques de leur séjour (durée, motif, dépenses…). L’EVE est complétée par le Suivi de la demande touristique (SDT), effectué chaque mois auprès de 20 000 personnes représentatives de la population résidant en France.

La France est considérée comme le premier pays touristique du monde avec, en 2018, 89,3 millions de touristes étrangers sur 1,4 milliard de touristes internationaux, soit 6,4 p. 100 du total. En fait, ces chiffres ne sont que des estimations médiocres et très incomplètes du flux touristique. Au problème de fiabilité de la mesure du tourisme s’ajoute le fait qu’on ne mesure que les touristes franchissant une frontière. Il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg, le tourisme interne étant très largement supérieur au tourisme international. La mesure du tourisme est donc très imprécise et ce qu’on mesure est biaisé par l’échelle étatique à laquelle elle s’opère. L’enjeu du tourisme n’est pas de franchir une frontière mais de gagner une destination. En conséquence, les statistiques de l’OMT surévaluent les régions du monde qui comptent de nombreux États et donc de nombreuses frontières, comme l’Europe, au détriment de celles qui en comptent peu, comme l’Amérique du Nord. Plus la maille étatique est fine et plus on comptera de touristes, toutes choses égales par ailleurs. De surcroît, la situation d’un pays au sein de ce maillage influera sur les statistiques. En situation périphérique ou péninsulaire, un État aura une probabilité moins grande d’être traversé, justifiant une courte étape intermédiaire, qu’un autre en situation centrale. Sur un continent très fragmenté, entre Europe du Nord et Europe du Sud, la France est particulièrement avantagée. Enfin, si l’on ne connaît pas la fréquentation touristique des territoires infranationaux à de rares exceptions près, on ne connaît pas non plus le flux de touristes extérieurs rentrant sur des territoires supranationaux tels que les continents car, en additionnant les flux touristiques de chaque État composant ce continent, on intègre les flux provenant de pays faisant partie de celui-ci et on compte les touristes extérieurs autant de fois que le nombre de pays qu’ils visitent.

La connaissance quantitative du tourisme est donc impossible, si bien que l’enjeu principal consiste à le définir par une approche qualitative la plus précise possible. Selon les géographes Rémy Knafou et Mathis Stock, le tourisme est un « système d’acteurs, de pratiques et d’espaces qui participent de la ʺrecréationʺ des individus par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien » (J. Lévy et M. Lussault dir., Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, 2013). C’est un univers social, un « champ » au sens défini par Pierre Bourdieu, polarisé par une mobilité volontaire et « hors quotidien », généralement à vocation divertissante et(ou) régénérante. Il associe des pratiquants (les touristes) dont les activités (pratiques) vont se diversifier considérablement au fil du temps ; des spectateurs séduits (ceux qui aimeraient bien faire du tourisme) ; des contempteurs (notamment ceux qui se définissent comme des « voyageurs ») ; des sociabilités amicales ou familiales (voyages de noces, séjours en famille, etc.) ; des savoirs (guides touristiques, scientifiques, médias…) ; des valeurs reposant sur des imaginaires (« paradis » insulaire tropical…) et des géosymboles (la tour Eiffel, le Taj Mahal…) ; des capitaux ; des entreprises (groupes hôteliers, agences de voyages, transporteurs…) ; des institutions (offices du tourisme, fondations, ministères…) ; des technologies (moyens de transport, de paiement, de réservation...) ; des normes et des lois (sur les hébergements, sur les congés payés, sur les entrées des étrangers…). Dans ce champ, les lieux occupent une place majeure car ils sont le support des sensibilités et des pratiques du moment. C’est en fonction de celles-ci que les touristes élisent ceux-là en leur portant un nouveau regard, à l’origine d’un nouvel usage que l’on assimile à une invention. Pour comprendre le développement du tourisme, il faut s’intéresser à la manière dont il s’est répandu à travers le monde et à travers la société, et se demander comment les pratiques touristiques se sont diversifiées. Mais avant d’aller plus loin, il est nécessaire de revenir sur ses origines.

Une géohistoire du tourisme

Certains historiens, dans leur recherche de traces lointaines des activités présentes, font remonter le tourisme très loin dans le temps, car il existe des similitudes entre les mobilités de loisir et d’agrément de l’Antiquité à nos jours. Dans le monde romain, l’otium, c’est-à-dire l’oisiveté, se rapporte au temps libre et à des activités intellectuelles, méditatives ou artistiques. Il est associé à un séjour dans une propriété rurale ou littorale, propice à la paix et à la sérénité. Cette villégiature, mot dérivé de l’italien villegiare (« séjourner dans sa maison de campagne, sa villa, pour s’y reposer ou s’y divertir »), s’oppose au negotium et au quotidien, c’est-à-dire le temps des affaires. Elle refait son apparition à la Renaissance dans la campagne romaine, autour de Florence ou en Vénétie. D’autres chercheurs, dans une démarche post-moderne, veulent rompre avec les grands récits européocentrés et s’attachent à montrer que la quête d’évasion et d’oisiveté est universelle, révélant ainsi que certaines pratiques de repos et d’agrément de diverses populations amérindiennes, africaines ou asiatiques ont pu influer sur la manière dont le tourisme a été adopté.

Naissance et diffusion spatiale du tourisme

carte : Naissance et diffusion spatiale du tourisme

carte

Apparu en Angleterre au XVIIIe siècle, le tourisme se diffuse rapidement en Europe avant de s'étendre au monde entier, avec une prédominance pour les littoraux (source : Jean-Christophe Gay, Céline Chauvin, 2017). 

Crédits : Encyclopædia Universalis France (fond de carte : Daniel Dalet)

Afficher

Le « Grand Tour », ancêtre le plus direct du tourisme

Ces approches commettent de spectaculaires anachronismes, car on ne peut comprendre la dynamique touristique comme fait social de très grande ampleur impliquant une majorité d’individus et un grand nombre d’institutions sans partir de la société anglaise qui l’a engendrée et codifiée dans la seconde moitié du xviiie siècle. Ce lieu et ce moment éclairent la diffusion spatiale et sociale du tourisme. L’ancêtre le plus direct du tourisme est le « Grand Tour », une pratique qui s’est mise en place au xvie siècle et qui disparaît au début du xixe siècle. Il s’agit d’un voyage de formation en Europe continentale effectué par de jeunes Anglais à la fin de leurs études, accompagnés de leur tuteur ou précepteur, et parcourant pendant parfois deux ou trois ans la France, la Suisse, l’Allemagne, notamment par la vallée du Rhin, et les Provinces-Unies, en route ou de retour d’Italie. Paris est souvent la première étape importante pour parfaire leur éducation. Cette école de la vie leur apprend les bonnes manières, la danse, le maniement de l’épée ou l’équitation, ce qui les prépare aux plus hautes carrières diplomatiques ou politiques. Une fois les Alpes passées, Turin, Florence ou Venise, grands centres académiques, sont des étapes avant Rome et Naples. L’étude des ruines de la Rome antique, des sites archéologiques de Pompéi ou d’Herculanum, de l’architecture et de la peinture de la Renaissance ou de la période baroque sont au programme. Au retour, on s’arrête à Innsbruck, Vienne, Munich, Dresde, Berlin, Potsdam ou Hambourg avant de regagner l’Angleterre par Amsterdam et les Provinces-Unies (Towner, 1996). À son apogée, au milieu du xviiie siècle, on estime que 15 000 à 20 000 Anglais pratiquent annuellement le « Grand Tour ». Toutefois, des Allemands, comme le philosophe Goethe, des Français, des Néerlandais ou des Russes, comme Pierre le Grand, optent aussi pour cette expérience très coûteuse. Quelques femmes vont pouvoir également, de cette manière, acquérir une culture qui leur était refusée dans le système éducatif de l’époque.

L’itinéraire du « Grand Tour » reprend l’axe des villes qui s’est mis en place au Moyen Âge, des Flandres à l’Italie méridionale, et qui est devenu la colonne vertébrale de l’Europe. Il évolue peu durant plus de deux siècles et demi, si ce n’est que la Suisse devient au xviiie siècle une étape majeure. Le « Grand Tour » est un bon révélateur des lieux de pouvoirs politique, économique ou culturel à ce moment-là. À partir du milieu du xviiie siècle, ses pratiquants sont progressivement remplacés par des hommes et des femmes plus âgés ou par des familles à la recherche de repos. Les motivations formatrices centrées sur l’acquisition de savoirs politiques, mondains et militaires permettant de se mouvoir avec aisance dans la haute société, ainsi que sur les humanités classiques, déclinent. La nouvelle sensibilité romantique se détourne des grandes villes, au profit de la contemplation des paysages de contrées accidentées, comme le Lake District dans le nord-ouest de l’Angleterre ou les Highlands en Écosse.

Le « Grand Tour » est à l’origine d’une véritable culture du déplacement en Grande-Bretagne, d’autant que ses pratiquants avaient tendance à coucher sur le papier leur voyage et à le diffuser sous forme de lettres ou de mémoires, pour faire connaître ce qu’ils découvraient. Cette accumulation de savoirs explique que, si une nouvelle forme d’expérience du monde émerge, avec une mobilité qui devient plus courte et un voyage circulaire (le « tour ») qui fait place à un séjour sédentaire, les premiers lieux touristiques d’Europe continentale se situent sur l’axe Londres-Naples, renseignés par les écrits du « Grand Tour ». À l’écart de celui-ci, la péninsule Ibérique connaît une mise en tourisme retardée par rapport aux territoires et royaumes transalpins. Le décalage est spectaculaire. Alors que l’Espagne n’est jugée digne d’intérêt par les guides Baedeker qu’en 1897 en allemand, le fameux guide sur l’Italie centrale et Rome en est déjà à sa 12e édition, celui sur la Suisse à la 20e édition et celui sur l’Égypte à la 4e édition.

Bath et Brighton, prototypes des lieux touristiques

La première forme de séjour touristique est la saison thermale et le premier lieu que l’on peut considérer comme touristique est Bath, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Cette modeste bourgade où quelques curistes s’ennuyaient passe de 2 000 habitants en 1660 à 33 000 en 1801, par phases successives d’urbanisation qui métamorphosent la localité. Le healthy place devient un pleasure place avec ses salles de danse, de jeux, où l’on ne boit pas que du thé ou de l’eau, et où l’on fait des rencontres. Y prendre les eaux devient un prétexte. Comme scène culturelle et sociale brillante, Bath n’est comparable qu’à Londres. Les réceptions mondaines s’enchaînent dans les assembly rooms (« salles des fêtes »), où se côtoient l’aristocratie oisive déclinante et la nouvelle élite bourgeoise et industrieuse. De ce creuset naît le tourisme, une forme d’organisation transformant le temps de non-travail en temps de loisir. À Bath, celui-ci correspond aux désirs de rencontre, de repos et de distraction d’une société de privilégiés.

Assembly Room, Bath

photographie : Assembly Room, Bath

photographie

À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'aristocratie britannique, séjournant à Bath pour des cures thermales, se divertit dans les assembly rooms (« salles des fêtes ») de la ville, ici lors d'un bal costumé (dessin et gravure de Robert Cruikshank, pour The English Spy de... 

Crédits : Icas94/ De Agostini/ Getty Images

Afficher

Les classes aisées anglaises commencent à s’adonner aux bains de mer dans les premières décennies du xviiie siècle. Elles convergent vers les villes côtières de Brighton, Margate ou Scarborough qui, sans disposer des animations de Bath, offrent quelques logements et divertissements qui permettent de tuer le temps après le bain du matin. Le docteur Richard Russell (1687-1759) vante les vertus thérapeutiques de l’eau de mer et recommande en particulier son usage à proximité de Brighton, déclarant que ses propriétés sont supérieures à celles des cures thermales continentales. Le succès de ses traitements, calqués sur la cure thermale et fondés sur un bain quotidien accompagné de l’ingestion d’eau de mer, est tel qu’il transforme Brighton en une élégante station balnéaire. Le « bain à la lame » se pratique dans une eau froide : « baigneurs » et « trempeuses » plongent le client ou le patient dans l’eau, la tête la première, à la recherche d’une suffocation censée être bénéfique. Parce qu’elle est proche de Londres et bénéficie de son patronage royal, Brighton devient, à la fin du xviiie siècle, une station touristique à la mode qui détrône Bath. À Blackpool, au nord-ouest de l’Angleterre, les bourgeois et les ouvriers de la révolution industrielle du Yorkshire et du Lancashire donnent naissance à une station balnéaire plus populaire et moins étincelante. Brighton et Blackpool ont une influence considérable en Grande-Bretagne, où se multiplient au xixe siècle les stations balnéaires, ainsi qu’en Europe continentale et dans le nord-est des États-Unis, où s’exporte ce nouveau modèle d’exploitation du littoral, de la plage plus précisément, reposant sur la villégiature. La contemplation de la mer est un ressort important, ce qui explique la multiplication des « promenades ».

Le moment niçois ou l’invention de l’hivernage

À côté de ces stations balnéaires, un autre type de lieux touristiques émerge dans la seconde moitié du xviiie siècle, avec l’arrivée de populations allogènes attirées par leur douceur hivernale. Ainsi, Nice se transforme profondément par l’accueil d’hivernants à l’origine de la création d’une « ville d’hiver ». Ce « moment niçois » intervient dans les années 1760, lorsque débute le séjour de familles aristocratiques britanniques. L’Écossais Tobias Smollett (1721-1771), qui raconte dans ses lettres notamment son séjour en famille à Nice de 1763 à 1765 (Travels through France and Italy, 1766), contribue grandement à la réputation de douceur du climat niçois. Une nouvelle forme de villégiature s’invente. Elle repose sur la beauté des paysages, qu’on va chercher à rendre plus exotiques en introduisant des espèces végétales tropicales ornementales dont l’acclimatation est permise grâce à des températures hivernales positives. Progressivement, d’autres lieux émergent, comme Hyères d’abord, puis Cannes, Monte-Carlo ou Menton. Le tourisme se développe sur toute une mince bande littorale, baptisée « Côte d’Azur » en 1887 par l’avocat, homme de lettres, haut fonctionnaire et dandy Stéphen Liégeard, devenant le « jardin d’hiver » de la France. Son intense vie mondaine et son urbanité spécifique en font une référence à la Belle Époque, de sorte que la clémence d’autres littoraux sera valorisée de la même manière.

Ainsi, au sein de l’Empire austro-hongrois, la situation d’abri d’Opatija, au nord de la mer Adriatique, sur le golfe de Kvarner, va en faire un « autre Nice » et les Soviétiques présentaient volontiers Yalta comme la « Nice rouge ». La multiplication des « Riviera », terme qui désigne à l’origine le littoral du golfe de Gênes, révèle ce processus de duplication. La côte est de la Floride devient à la fin du xixe siècle l’« American Riviera ». Au début du xxe siècle, la péninsule d’Izu est rebaptisée par certains « Riviera japonaise », parce que les étrangers résidant dans la région de Tōkyō la privilégient pour leurs séjours hivernaux. En faisant du toponyme « Riviera » une notion désignant une côte densément occupée et abritée, au climat considéré comme très agréable propre à un tourisme de villégiature pour des populations aisées, les géographes démontrent le rôle de modèle qu’a joué la Côte d’Azur dans la géohistoire du tourisme.

La colonisation, vecteur de la diffusion du tourisme

L’espace investi par le tourisme s’étire principalement le long des réseaux de la colonisation au xixe siècle, car les Occidentaux qui s’installent loin de leur pays d’origine calquent leurs pratiques touristiques sur celles de l’Europe. Ce mimétisme culturel des colons, des expatriés et des élites déracinées fut un puissant moteur de la première mondialisation du tourisme. Le tourisme est donc l’une des facettes de l’européanisation du monde à l’œuvre à ce moment-là. Dans l’empire des Indes, à la fin du xixe siècle, il y a environ quatre-vingts hill stations (« stations de montagne »), lieux exclusifs où se concentre l’élite occidentale pendant les fortes chaleurs estivales. Le pouvoir colonial se dédouble spatialement avec sa migration saisonnière en altitude, jusqu’à ce que Simla (2 200 m d’altitude) soit officiellement déclarée capitale d’été du British Raj en 1903. On trouve des hill stations britanniques en Malaisie, en Birmanie ou à Ceylan. Les Néerlandais à Java (Bogor), les Allemands en Afrique orientale, les Français en Indochine (Dalat) ou à Madagascar et les États-Uniens aux Philippines (Baguio) se dotent également de hill stations, permettant de mieux supporter l’expatriation. Construites à partir de la fin des années 1820 pour des raisons sanitaires, à la suite notamment de la grande épidémie de choléra en Inde, elles ont aussi une fonction stratégique, d’occupation et de sécurisation du territoire colonisé. Le tourisme participe ainsi de l’intégration des territoires montagneux périphériques.

La mainmise occidentale sur la Chine au xixe siècle, avec l’ouverture de ports (dont Shanghai) et la création de comptoirs (Hong Kong, Qingdao), provoque l’arrivée d’expatriés à l’origine de la création d’autres hill stations. Le même phénomène se produit au Japon, avec l’ouverture de l’archipel à partir des années 1870 et l’arrivée des Occidentaux à Yokohama ou Kōbe. Les États-Uniens créent Karuizawa pendant que les Britanniques s’installent en été à Hakone ou à Nikkō. Sur la route des Indes, l’Égypte constitue une étape de cette diffusion. Le voyagiste Thomas Cook en fait une destination de choix pour les touristes européens en mettant en place, après l’ouverture du canal de Suez (1869), des croisières en Méditerranée orientale ou sur le Nil. Thomas Cook et ses bateaux, qui prêtent main-forte à l’expédition de Charles Gordon lors des troubles secouant le Soudan entre 1881 et 1884, participent au contrôle territorial de l’empire britannique sur cette partie du monde.

L’apparition en langue anglaise, en 1873, de l’expression « globe-trotter » pour désigner les individus privilégiés qui font « sans prétention le voyage assez facile aujourd’hui du tour du monde » (Dr B. Anger, 1890, cité par S. Venayre, 2012) démontre la forte croissance des échanges internationaux et la construction d’un système de marchés de plus en plus intégrés dans lequel on perçoit un rétrécissement du monde. Parallèlement à cette dilatation sans précédent de l’espace investi à l’échelle mondiale par le tourisme, en Europe de l’Ouest, les prémices de la massification entraînent une première densification de l’espace touristique, notamment par le biais de la multiplication des stations balnéaires anglaises et galloises, avec l’afflux des classes ouvrières dans les dernières décennies du xixe siècle. Aux États-Unis, c’est dans l’entre-deux-guerres, par la motorisation des ménages, que cette densification se produit. Elle annonce la massification du tourisme en Europe dans les années 1950.

Congés payés et tourisme de masse

L’expression « tourisme de masse » désigne la diffusion sociale du tourisme qui se produit en Europe à partir des années 1950. Elle a été esquissée outre-Atlantique avant le krach de 1929, mais elle est surtout préparée dans l’entre-deux-guerres par la généralisation progressive des congés payés. Ces derniers participent de la constitution d’un marché touristique de masse et sont un moment important de l’histoire politique et sociale de l’Europe et de quelques autres pays occidentaux. La toute nouvelle république d’Autriche garantit en 1919 une semaine de congés payés aux ouvriers après un an passé dans l’entreprise et deux semaines après cinq années d’ancienneté. Les employés obtiennent de deux à cinq semaines. Entre 1920 et 1923, les gens de maison ou les salariés agricoles en bénéficient également. L’exemple autrichien est suivi rapidement par la Finlande, la Pologne, l’URSS en 1922, l’Italie en 1927, puis par la France en 1936 et la Nouvelle-Zélande en 1944. Au Royaume-Uni, après vingt ans de débats, l’Holidays with Pay Act de 1938, bien que n’imposant pas une semaine de vacances payées, a légitimé les loisirs de la classe ouvrière. Dans ce pays, comme en Suède ou au Danemark, on arrive au même résultat par des conventions collectives négociées par branches.

Congés et tourisme mirent du temps à se rejoindre : jusqu’aux années 1950, la grande majorité des salariés passent leurs vacances à domicile. La crise économique des années 1930 puis la Seconde Guerre mondiale retardent la massification du tourisme, même si les Britanniques sont en avance puisque, peu avant la guerre, un tiers d’entre eux partent en vacances. On manque de données chiffrées pour comparer les situations, mais le taux de départ en vacances en France n’est que de 20 p. 100 en 1950 ; il atteint les 50 p. 100 vingt-cinq ans plus tard. C’est durant cette période dite des « Trente Glorieuses » que le tourisme de masse se met en place, avec l’augmentation du niveau de vie des ménages et leur motorisation, ainsi que l’allongement des congés payés qui passent de deux à trois semaines en France en 1956, puis à quatre semaines en 1969 et enfin à cinq semaines en 1982. Le tourisme s’identifie à la société de consommation et les structures d’accueil populaires se multiplient, tels les campings ou les centres de vacances. Ce tourisme de masse naissant fait appel notamment aux agences de voyages ou aux formules « tout inclus ».

Allemagne, années 1950

photographie : Allemagne, années 1950

photographie

Camping au bord d'un lac de montagne en Allemagne, dans les années 1950. À partir de cette époque, et principalement en Europe, le temps libre devient prétexte à faire du tourisme. 

Crédits : AKG-Images

Afficher

La généralisation du tourisme

La période contemporaine correspond à une « touristification » généralisée. Les touristes sont désormais partout, ou presque : de l’Antarctique à l’Alaska, du Sahara au désert de Gobi, des sommets andins aux atolls du Pacifique. Après avoir conquis les pays développés, le tourisme prend son essor dans les pays en développement, grâce au transport aérien et à la mondialisation du capitalisme, par le biais entre autres, de la levée des obstacles à la libre circulation des capitaux et par la volonté des puissances publiques, des grandes organisations internationales et des entreprises touristiques multinationales.

À partir des années 1950, à la suite de la décolonisation et(ou) par souci de se détacher de la tutelle économique de l’Europe et des États-Unis, plusieurs États, en particulier ceux ne disposant pas de rente pétrolière ou gazière, se tournent vers de nouveaux secteurs d’activité, parmi lesquels le tourisme figure en bonne place. Ils y sont fortement encouragés par les institutions internationales, Banque mondiale en tête, qui soutiennent financièrement plusieurs projets à Bali (Indonésie), au Maroc, en Tunisie, en Turquie, au Sénégal, au Mexique ou en République dominicaine.

La crise de la dette des pays en développement (1982) et les politiques d’ajustement structurel imposées par les puissances occidentales dans plus de soixante-dix États en réponse à cette crise facilitent, par le biais de la dérégulation et de la privatisation d’entreprises publiques touristiques, le déploiement du capital privé. Plusieurs gouvernements s’engagent dans de vigoureuses politiques de libéralisation économique (Infitah en Égypte à partir de 1975, Dôi Moi au Vietnam à partir de 1986…). Ce tournant entraîne une forte croissance du nombre de projets touristiques privés, élaborés dans le cadre de montages financiers complexes, à l’image du boom de l’immobilier touristique observé en Turquie à partir du milieu des années 1980. Cette expansion est renforcée par l’accès massif des sociétés non occidentales au tourisme. On peut précisément dater le phénomène à 1964, année où Tōkyō accueille les jeux Olympiques, quand sont libéralisés les déplacements des Japonais à l’étranger. Les « quatre dragons asiatiques » (Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong) leur emboîtent le pas. Ils sont suivis par les cinq « tigres asiatiques » (Vietnam, Indonésie, Thaïlande, Malaisie et Philippines). L’Amérique latine et plus modérément l’Afrique se joignent à ce processus de touristification interne. Mais c’est l’arrivée de la Chine sur la scène touristique qui est le fait le plus marquant. En moins d’un quart de siècle, elle est devenue le premier pays émetteur de voyageurs à l’étranger (150 millions en 2018) et les séjours touristiques des Chinois en Chine se comptent annuellement en milliards.

Pratiques et lieux touristiques

Si la spectaculaire multiplication des contrées touristiques et la mise en tourisme de lieux qui préexistaient à cette activité, comme les grandes métropoles, sont une conséquence de sa démocratisation, d’abord dans les pays développés et aujourd’hui dans les pays émergents, elle provient également de la diversification des pratiques touristiques au fil du temps et d’un renouvellement du regard sur la nature qui s’est opéré à partir du xviiie siècle, dans ses dimensions paysagères et climatiques. Il en découle une nouvelle sensibilité aux littoraux, à la haute montagne ou aux saisons, dont le mot est devenu une des bases du vocabulaire touristique, au point d’être employé d’une manière absolue pour désigner le moment de l’année où les touristes affluent. Ainsi « la saison » est synonyme de « haute saison ». Le glissement des pratiques du médical à l’hédonique correspond, entre autres, à l’émergence d’une nouvelle culture du corps qui s’amorce à la fin du xixe siècle. Auparavant, sous l’influence des médecins, dans un monde où la mort frappait prématurément, il pouvait s’agir pour les riches oisifs de se réfugier dans des lieux les préservant des rigueurs du climat. Ainsi, dans ses Lettres sur l’Italie en 1785, Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty (1746-1788) écrit que « Nice, pendant l’hiver, est une espèce de serre pour les santés délicates » ou qu’il « a vu des Anglaises touchantes, et même charmantes : à leur arrivée, elles mouraient ; elles ont refleuri dans l’air de Nice ». Il pouvait s’agir également de gagner des lieux de cure comme Bath ou d’échapper à des épidémies meurtrières. Nombre de lieux touristiques ont été créés pour se mettre à distance du choléra ou de la fièvre jaune, tels ceux des Adirondacks ou des monts Catskill dans le nord-est des États-Unis, ou ceux des régions de montagne de Mendoza et Córdoba pour les citadins de Buenos Aires au xixe siècle. Dans les régions tropicales, le paludisme a favorisé la villégiature en altitude et la création des hill stations.

La primauté du littoral

Malgré tous les discours vantant les vertus du « tourisme vert » et son développement, jamais les littoraux n’ont été aussi fréquentés qu’aujourd’hui. C’est en milliards qu’il faut évaluer le nombre annuel de séjours touristiques littoraux. En France, l’enquête SDT de 2016, réalisée par la DGE, montre que les littoraux accueillent près d’un tiers des nuitées des résidents de France métropolitaine pour 22 p. 100 des voyages au sein de cet espace, car les séjours y sont plus longs (un peu plus de 7 jours en moyenne) que dans les espaces urbains, qui reçoivent le plus grand nombre de séjours mais moins du quart des nuitées, en raison d’une durée moyenne de séjour de moins de 4 jours. Les espaces ruraux et les montagnes, hors stations de ski, viennent ensuite, avec respectivement 20 p. 100 et 15 p. 100 des nuitées. Les stations de ski ferment la marche avec 8 p. 100 seulement des nuitées. À l’exception des Alpes du Nord, les départements les plus touristiques de France sont tous littoraux, bordant la mer Méditerranée hormis les Bouches-du-Rhône, ou sur la façade atlantique, des Pyrénées-Atlantiques au Finistère. À l’échelle de l’Union européenne, en 2014, selon Eurostat et l’INSEE, dans les pays du Sud, mais aussi au Danemark, en Irlande et en Suède, plus de la moitié des nuitées touristiques sont effectuées sur les côtes. La part du littoral est particulièrement forte, dépassant 75 p. 100, en Grèce, en Croatie, au Portugal, au Danemark ou en Espagne.

Les grandes concentrations

C’est le long des mers et des océans qu’a été créé le plus grand nombre de lieux touristiques et qu’on trouve les concentrations les plus fortes. Songeons tout d’abord aux conurbations, nées de la coalescence de stations ou de villes et villages touristifiés, comme celles de Floride (spécialement la « Gold Coast », de Coral Gables à West Palm Beach), État qui a reçu 126 millions de touristes en 2018, un chiffre qui dépasse toutefois la seule fréquentation littorale, puisque Orlando a reçu 72 millions de visiteurs. La « Gold Coast » australienne a attiré 5,3 millions de touristes en 2018-2019, moitié moins que la Côte d’Azur avec ses 11 millions de touristes. Pensons aussi aux autres littoraux touristiques méditerranéens, comme la Costa Brava ou la Costa del Sol en Espagne, ou le littoral émilien-romagnol, de part et d’autre de Rimini sur l’Adriatique. Outre ces conurbations, on trouve des ensembles touristiques plus fragmentés mais tout aussi fréquentés, comme l’archipel des Baléares (près de 14 millions de touristes en 2019) ou la côte dalmate de Croatie.

Repoussoirs pour certains, réussites économiques pour d’autres, ces concentrations touristiques ne laissent pas indifférents et quelques néologismes cherchent à décrire et à stigmatiser ces urbanisations littorales, telles la « baléarisation », la « marbellisation » ou la « benidormisation », qui évoquent la monoactivité touristique, le bétonnage, l’artificialisation et(ou) la multiplication de gratte-ciel sur les littoraux, en prenant pour référence la baie de Palma, sur l’île de Majorque, ou les stations touristiques espagnoles de Marbella et Benidorm.

Benidorm, Espagne

photographie : Benidorm, Espagne

photographie

La station balnéaire de Benidorm, avec une concentration de gratte-ciel digne des métropoles américaines, est le symbole du tourisme de masse en Espagne (province d'Alicante, Communauté valencienne). 

Crédits : Alex Segre/ Alamy/ hemis.fr

Afficher

L’attrait des îles tropicales

Dans ce monde littoral, les îles tropicales méritent un traitement à part, tant leur emprise sur l’imaginaire contemporain est forte. Aujourd’hui, la plus fréquentée des îles tropicales est chinoise. Il s’agit de Hainan, qui aurait accueilli 83 millions de touristes en 2019 pendant que les îles de la Caraïbe en totalisent environ 25 millions et celles de l’océan Indien un peu moins de 7 millions. Dans l’océan Pacifique, l’archipel d’Hawaii concentre les trois quarts des touristes avec 9,9 millions en 2018. Si peu en jouissent, beaucoup en rêvent et la promotion touristique s’en inspire abondamment, pour vendre toute sorte de destinations. Dans ce contexte, les figures de l’île-hôtel et du retranchement insulaire sont devenues des éléments incontournables de l’offre touristique, quand bien même elles ne concernent qu’une petite minorité des touristes.

Anguilla, Caraïbes

photographie : Anguilla, Caraïbes

photographie

Sable blanc et eaux transparentes constituent l'archétype des îles tropicales tant prisées des touristes : ainsi la plage de Shoal Bay, sur l'île d'Anguilla, dans les Caraïbes. 

Crédits : Jean-Christophe Gay

Afficher

Les îles et les rivages du Pacifique ont été des lieux d’innovations, avec l’apparition dans l’archipel d’Hawaï du « Sea, Sand and Sun » (les 3 S) et la mise en place de ses composantes esthétiques et balnéaires. C’est aussi dans cette région du monde que le bronzage, au début du xxe siècle, d’un stigmate racial ou social, s’est mué, par un renversement des valeurs, en un signe de distinction.

Les plaisirs du rivage

Le succès durable des littoraux tient dans le renouvellement et la diversification des pratiques qui s’y sont déployées. Le « désir du rivage », pour reprendre la formule de l’historien Alain Corbin (1988), qui s’empare de l’Occident au xviiie siècle, repose sur la contemplation du spectacle nautique, sur la jouissance de la respiration de la mer, sur le sentiment d’échapper à l’atmosphère viciée des villes, sur la découverte de la plage ou sur l’immersion curative du « bain à la lame ». Les motifs de fréquentation vont évoluer, au profit d’une baignade hédonique, alors que la pratique de la natation se diffuse dans la population. L’éventail des plaisirs s’élargit donc et le soleil, après l’air et l’eau, devient un nouvel allié du touriste avec le bronzage. La plage se transforme en un grand théâtre où s’exhibent les corps, dans une savante mise en scène et à la suite d’une préparation qui est elle aussi devenue un marché. S’épiler, affiner sa taille, se muscler, bronzer sont inhérents au tourisme balnéaire. La plage occidentale est aujourd’hui synonyme de hâle, de dénudement et d’extension horizontale des corps. Les foules qui s’y massent sont pour les uns l’illustration du plaisir et des vacances tant attendues et, pour d’autres, la matérialisation d’une grégarité vulgaire succombant à une offre préfabriquée.

Les rivages sont dorénavant universellement désirés mais il existe différentes cultures de la plage. Celle de l’Italie repose sur des établissements privés aux alignements de parasols et matelas, les bagni. En Europe du Nord, le dénudement des corps est plus radical. En Asie, la plage est vécue d’une autre façon. On n’y bronze pas et on n’y trouve allongés que les Occidentaux en vacances, lorsqu’il y en a. En Chine ou au Vietnam, on goûte peu les joies de la natation et la baignade se fait avec une bouée ou un gilet de flottaison. On marche sur le bord de mer, habillé, et on ne s’allonge pas sur le sable. Les femmes ont des ombrelles ou des parapluies pour se protéger du soleil.

La plage est devenue également le support de pratiques festives et(ou) transgressives à partir des années 1950, avec l’arrivée de dizaines de milliers d’étudiants venus du nord des États-Unis sur les plages de Floride, à Fort Lauderdale d’abord. Ainsi naissait le springbreak qui va se diffuser et être associé à l’alcool, à la drogue et au sexe. L’île d’Ibiza (Baléares) bâtit sa réputation sur ses plages, sa permissivité et ses boîtes de nuit géantes délivrant des musiques électroniques qui attirent des jeunes venus y faire la fête, tout comme à Koh Pha Ngan, une île thaïlandaise devenue célèbre pour ses Full Moon Parties, des fêtes sur la plage durant les nuits de pleine lune, lancées par les hippies à Goa (Inde) à la fin des années 1960.

Les activités nautiques constituent un autre attrait du littoral. À la suite du yachting, d’ascendance britannique et aristocratique, la navigation de plaisance prend son essor dans les années 1960, grâce à l’augmentation du temps libre, la progression du pouvoir d’achat et la fabrication en série de bateaux en polyester. Le nautisme, terme qui apparaît en 1966 dans la langue française, pratiqué occasionnellement dans le cadre des vacances, correspond généralement à une sortie en mer ou à un cabotage de quelques jours, beaucoup plus rarement à une navigation hauturière. Son développement a imposé des infrastructures qui ont transformé le visage de certains littoraux, par la multiplication des « ports de plaisance ». L’événementiel nautique est devenu un outil de promotion de certaines destinations touristiques, notamment les courses de voiliers au large. Les marinas, complexes résidentiels incluant un port de plaisance, ont fait leur apparition. Pontons ou canaux permettent d’être au plus près de la résidence. Terminée en 1975, Empuriabrava sur la Costa Brava (Espagne) est la plus grande marina d’Europe, constituée d’une trentaine de kilomètres de canaux. Elle peut accueillir 80 000 personnes et 5 000 bateaux. Un nouveau rapport au vent et des innovations technologiques ont entraîné l’émergence de loisirs inédits sur les littoraux, comme la planche à voile dans les années 1980 et le kitesurf au début des années 2000, diversifiant leur offre ludique.

Port-Camargue, Gard

photographie : Port-Camargue, Gard

photographie

Conçu dans les années 1960 dans le cadre de l'aménagement du littoral du Languedoc-Roussillon, Port-Camargue, sur la commune du Grau-du-Roi (Gard), fait partie des ports européens comptant le plus de places d'amarrage pour les bateaux de plaisance. 

Crédits : Francois Jourdan/ Gamma-Rapho/ Getty Images

Afficher

La haute montagne : de l’alpinisme aux nouvelles glisses

Les Britanniques sont également à l’origine de l’intérêt pour la haute montagne, qu’ils observent en traversant les Alpes, dans le cadre du « Grand Tour ». À partir des années 1760, les glaciers sont en vogue, la mer de Glace à Chamonix (Savoie) tout spécialement. La soif de découverte pousse ces voyageurs vers les sommets. La première ascension du mont Blanc, en 1786, est l’acte fondateur de l’alpinisme, terme qui fait référence au massif d’origine de cette pratique, avec ses premiers hauts lieux que sont Chamonix, Grindelwald ou Zermatt (Suisse), mais qu’on va employer pour des pratiques similaires dans d’autres montagnes du monde. De nouvelles formes d’expérience de la haute montagne sont nées, comme l’escalade ou l’ascension de cascades de glace. Si ces pratiques sont restées très exigeantes physiquement et s’adressent toujours à un public de spécialistes, il n’en va pas de même des cures thermales et des cures d’air qui émergent au xixe siècle d’abord à Saint-Gervais (Savoie), Davos ou Saint-Moritz (Suisse). Une industrie des malades se met en place et les sanatoriums se multiplient. L’exploitation de la neige suit celle de l’air. Venu de Scandinavie, le ski arrive dans les Alpes à la fin du xixe siècle et fait la conquête de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie, à la recherche de divertissement durant leurs séjours hivernaux. La création de ski clubs pour l’apprentissage d’une technique exigeante, l’existence d’un hébergement de qualité et l’installation des premières remontées mécaniques font de Saint-Moritz et Klosters (Suisse) ou Saint-Anton (Autriche) les premières stations de ski dit « alpin ».

La révolution des sports d’hiver au xxe siècle donne naissance à un nouveau type de lieux touristiques entièrement dédiés au ski alpin. Megève est créée dans les années 1920 par la volonté de la baronne Noémie de Rothschild. Des centaines d’autres suivront dans les Alpes, les Pyrénées, les Rocheuses, les Appalaches, les Alpes néo-zélandaises ou japonaises, les montagnes coréennes, etc. La création, au début des années 1930, de Sestrières (Italie) par la famille Agnelli, fondatrice de Fiat, marque une étape importante par l’ampleur des investissements et l’apparition d’une architecture urbaine à 2 000 mètres d’altitude, puisque les deux premiers hôtels sont en forme de tours. Côté français, Courchevel est la première station de haute altitude créée ex nihilo et planifiée. Elle préfigure les stations dites du plan neige (La Plagne, Les Arcs, Val Thorens, Isola 2000 ou Avoriaz), vaste opération d’aménagement de la montagne menée entre 1964 et 1977 sous l’impulsion de l’État. Ce sont alors de véritables villes planifiées qui sortent de terre aux environs de 2 000 mètres d’altitude. Elles sont fonctionnelles, car tout est pensé pour le bien-être du skieur : séparation des circulations automobile et piétonne ; création du « front de neige » en référence au front de mer des stations littorales ; conception de galeries commerciales à l’abri du froid et des intempéries pour l’après-ski… Une décennie plus tard, Valmorel sort de terre, mais à une altitude plus basse (1 400 m) et avec une architecture néosavoyarde qui cherche à donner un sentiment d’authenticité. Cette façon de concevoir les stations de sports d’hiver sera imitée, plus ou moins fidèlement, dans le Caucase, aux États-Unis, en Suisse ou en Roumanie.

Tourisme hivernal en Savoie

photographie : Tourisme hivernal en Savoie

photographie

Dans les Alpes, l'industrie touristique liée aux sports d'hiver est une activité majeure. À côté des stations intégrées du plan Neige qui a standardisé le paysage dans les années 1960, certaines stations (comme ici les Saisies, en Savoie, qui a émergé dès les années 1930) attirent... 

Crédits : SavoieMontBlanc-Bijasson

Afficher

Trois pays dans le monde se détachent en matière de fréquentation du domaine skiable, les États-Unis, l’Autriche et la France, loin devant l’Italie, le Japon, la Suisse et le Canada. Mais après l’euphorie des années 1970-1980, coïncidant avec une certaine démocratisation du ski, celle-ci marque le pas depuis les années 2000, malgré l’apparition permanente de nouvelles glisses, ayant succédé au monoski ou au surf, telles que le snowbike, le snowskate, le ski joëring (ou ski attelé) ou le snowkite, qui visent à renouveler la clientèle et à rajeunir l’image des sports d’hiver. Les séjours hivernaux en stations de ski sont en concurrence avec des destinations tropicales, car ils sont de plus en plus onéreux, du fait de l’augmentation des coûts de fonctionnement des stations, qui doivent investir massivement dans le renouvellement des remontées mécaniques ou la production de neige de culture, devenue indispensable au maintien de l’activité économique.

Des villes qui attirent

Qu’elles soient littorales ou situées en haute montagne, ces destinations sont des formes urbaines créées par et pour des touristes très majoritairement urbains. Mais de plus en plus de lieux bien antérieurs à l’émergence du tourisme sont investis par celui-ci. Cela peut prendre la forme d’un quartier touristique jouxtant le cœur historique, comme c’est le cas à Palma de Majorque (Baléares), ou se traduire par la mise en tourisme complète du centre-ville, comme à Venise. Les visiteurs y ont peu à peu remplacé les résidents, qui ne sont plus que quelques dizaines de milliers, une majorité ayant profité de l’intérêt qu’on portait à leurs biens immobiliers pour vendre et s’installer ailleurs. Dans les grandes métropoles, le tourisme s’est ajouté aux fonctions déjà existantes, administratives, commerciales, industrielles… Paris, Londres ou New York sont fréquentées par les touristes depuis le xixe siècle. Ces métropoles matérialisent la modernité triomphante, ce que souligne le succès des expositions universelles organisées à Londres (1851 et 1862) et à Paris (1855, 1867, 1878, 1889 et 1900). Mais depuis les années 1980, la croissance du tourisme y est exponentielle. C’est en dizaines de millions que se comptent annuellement, à la fin des années 2010, les touristes dans les capitales britannique et française, mais l’essentiel de la fréquentation dans ces villes mondiales concerne les quartiers centraux, à l’héritage monumental et muséal exceptionnel.

La remarquable permanence du succès de ces métropoles ne doit toutefois pas cacher les mutations, comme les opérations d’aménagement à l’origine de nouvelles attractions. Les expositions universelles et le capital architectural préfigurent l’événementialisation et la patrimonialisation à l’œuvre aujourd’hui. La tour Eiffel, construite pour l’exposition universelle de 1889, et restée pendant plus de quarante ans le plus haut édifice du monde, est à l’origine des points d’observation qui se sont par la suite multipliés et font souvent partie des principaux sites payants des grandes villes, comme les nombreux gratte-ciel et tours du quartier de Pudong à Shanghai ou le Tōkyō Sky Tree, devenu une des principales attractions de la capitale nippone.

Depuis le xixe siècle, les grands magasins, notamment en raison de leur architecture, font partie de l’itinéraire des touristes visitant Londres ou Paris. Mais à la flânerie devant les boutiques de luxe du centre-ville s’est ajoutée la fréquentation des « villages de marques », qui ont fleuri en périphérie des grandes villes depuis le début des années 2000, devenant des sites touristiques de première importance, attirant des millions de visiteurs chaque année. Le shopping est désormais un élément fondamental du tourisme dans les métropoles, qui font de gros efforts pour capter cette clientèle, souvent asiatique et notamment chinoise. Les périodes de soldes et les « festivals de shopping », un type d’événement fondé à Dubaï en 1996, influent sur la saisonnalité de certaines destinations.

Touristes asiatiques à Paris

photographie : Touristes asiatiques à Paris

photographie

À Paris, au même titre que les musées et les monuments célèbres, les grands magasins (ici les Galeries Lafayette) constituent une attraction pour les touristes asiatiques, notamment chinois, qui consacrent une grande partie de leur budget au shopping. 

Crédits : Directphoto/ Age Fotostock

Afficher

La baisse du coût des transports a favorisé les courts séjours urbains (city breaks). L’accessibilité est donc un point fondamental du succès des destinations urbaines. Elle explique le choix de la localisation de certains équipements, tel le parc Eurodisney (devenu Disneyland Paris) en région parisienne plutôt qu’à Barcelone, la présence d’un aéroport international à proximité de Marne-la-Vallée, du TGV, du RER et d’autoroutes ayant été préférée au climat méditerranéen de la capitale catalane. Des logiques comparables sont à l’origine d’autres parcs d’attractions, comme Tokyo Disneyland (ouvert en 1983), Hong Kong Disneyland (2005) ou Shanghai Disneyland (2016), créant de nouveaux pôles d’attraction touristiques en périphérie.

Contrairement à une idée reçue, le tourisme ne fuit pas les villes : il en a créé par milliers, sous la forme de stations touristiques, et les touristes affectionnent les métropoles et leurs centres historiques, une façon d’en faire l’expérience pour une population qui vit de plus en plus dans des banlieues ou dans des espaces périphériques encore plus lointains. L’engouement pour les réseaux d’hospitalité en ligne, comme Couchsurfing, témoigne d’une volonté d’immersion dans la cité et d’une soif de découverte unique, jugée plus authentique.

Ainsi, c’est la succession des pratiques qui explique la pérennité de certains lieux touristiques sur la longue durée. Le modèle proposé par l’économiste Richard W. Butler du cycle de vie de la destination touristique, qui assimile celle-ci à un produit de consommation comme un autre, est incapable d’expliquer la permanence de la fréquentation de la plupart des lieux touristiques et le fait que, à ce jour, très peu d’entre eux ont connu un déclin inéluctable. En effet, si les pratiques touristiques ont un cycle de vie, de nouvelles viennent prendre le relais des anciennes, ainsi les sports d’hiver qui ont remplacé le climatisme en haute montagne. C’est le signe de l’adaptabilité des lieux touristiques.

Une société devenue touristique

Dans les sociétés où le tourisme est ancien, ses valeurs ont investi le quotidien. Si, jadis, les lieux touristiques cherchaient à proposer un hébergement et une animation dignes des métropoles, c’est l’inverse qui se produit aujourd’hui quand des villes se donnent un air de vacances en plantant des espèces tropicales, comme les palmiers, ou aménagent à la belle saison des plages en leur cœur. L’ailleurs, exotisé et rêvé, s’est introduit dans nos vies et nos habitats. Des régions touristiques voient arriver des résidents à l’année. Ces hybridations révèlent de nouvelles pratiques mobilitaires, tels ces très courts séjours demandant un long déplacement et remettant en cause la distinction entre les espaces du quotidien et du « hors-quotidien ».

Des cultures vacancières variées

La propension à partir en vacances est fortement corrélée à la prospérité des États. À l’échelle mondiale, c’est dans les pays les plus riches que la part de la population ayant accès aux vacances est la plus forte, alors que seule une petite minorité de la population y a accès dans les pays les plus pauvres. À l’échelle de l’Union européenne (UE), où l’on a des statistiques fiables et homogènes, le taux de départ en vacances, défini par Eurostat comme le pourcentage de la population effectuant dans l’année au moins un séjour de quatre nuits ou plus hors de sa résidence habituelle, est un bon indicateur du niveau de développement des membres de l’UE. Les pays européens du Sud et de l’Est s’opposent à ceux du Nord-Ouest. Dans ces derniers, plus des deux tiers des habitants sont considérés comme des vacanciers au moins une fois l’an. Dans les premiers, c’est moins de la moitié, voire moins d’un tiers pour la Bulgarie et la Roumanie. La France, avec un taux de départ de 66 p. 100 en 2018, se situe dans le peloton de tête, mais derrière l’Allemagne, le Benelux ou les pays scandinaves.

Toutefois, le PIB par habitant ne permet pas de comprendre les manières de faire du tourisme sur les différents continents. On ne peut pas saisir la variété des pratiques et leur extension si on ignore la capacité des sociétés locales à s’approprier le tourisme et à l’adapter, dans des contextes culturels et socio-économiques très divers, avec notamment un rapport au travail et un poids de l’individu dans la société qui diffèrent fortement. Ainsi, si les Japonais, les États-Uniens et les Nord-Européens ont des revenus comparables, ils ne font pas du tourisme de la même manière. Concernant les premiers, leurs pratiques résultent d’une idéologie du travail développée au moment de la restauration de Meiji (1868), sans qu’elle soit compensée par un principe de loisirs. La réduction du temps de travail y a été très tardive. En 1987, l’amendement au Code du travail instaure les 46 heures hebdomadaires et définit une évolution graduelle vers les 40 heures ainsi qu’une augmentation de la durée des congés payés, fixée actuellement entre dix jours, après six mois de travail, et vingt jours ouvrés. Toutefois, dans une société où le groupe a une importance capitale, prendre des vacances signifie encore mettre ses collègues de travail dans l’embarras. Ainsi, par égard pour ceux-ci et par « loyauté » envers leur entreprise, les salariés ne prennent que la moitié environ des congés auxquels ils ont droit. La persistance d’un sentiment de faute lié aux loisirs et au tourisme explique la frénésie d’achats de souvenirs, destinés à faire pardonner leur absence. En outre, le fait que l’émergence des loisirs n’est pas liée comme en Europe à une augmentation des jours de congés, mais à celle des revenus disponibles durant la période dite de « haute croissance » (1955-1973), permet d’éclairer le comportement des Japonais assimilant les loisirs à la consommation, ce qui est également le cas pour les Chinois.

Les États-Unis sont la seule économie avancée ne garantissant pas à ses salariés de congés payés. En l’absence de lois fédérales, près d’un États-Unien sur quatre n’y a pas droit. Les congés offerts par les employeurs sont très inégalement répartis, les salariés à temps partiel, à faibles revenus ou travaillant dans de petites entreprises étant beaucoup moins susceptibles d’en bénéficier. Alors qu’en Europe, les vacances sont perçues comme bénéfiques à la productivité et à la motivation des employés, aux États-Unis les employeurs les considèrent comme un privilège. En outre, nombre de salariés évoquent le retard qu’ils doivent rattraper au retour des vacances et beaucoup estiment que prendre toutes leurs vacances n’est pas bon pour leur carrière. Considérés comme « le pays sans vacances », les États-Unis ont une culture vacancière éloignée de celle de l’Europe du Nord en raison d’une histoire sociale très différente. La crise économique qui débute au milieu des années 1970 a creusé le fossé car, si le temps de travail a continué de baisser côté européen, il est resté stable côté états-unien. Aujourd’hui, les vacances des États-Uniens sont courtes, quelques jours passés à Las Vegas, Miami ou sur un paquebot de croisière par exemple, et minoritairement à l’étranger.

Il en va tout autrement en Europe ou en Australie et en Nouvelle-Zélande, dont les sociétés ont une longue tradition touristique avec des politiques sociales précoces en faveur des salariés. Les lieux de villégiature estivale et les résidences secondaires (cottages, chalets, cabanons dans le midi de la France, datchas russes, maisons d’été scandinaves, baches néo-zélandaises, etc.) symbolisent la liberté des vacances. Cependant, malgré des histoires sociales similaires, ces pays ont des cultures vacancières distinctes, révélant ce que Norbert Elias appelle des « habitus nationaux », c’est-à-dire des manières d’être, des dispositions d’esprit propres à chaque nationalité.

Les États et le tourisme

Les États jouent donc un rôle majeur dans le développement du tourisme et dans la multiplication des lieux touristiques. Leurs motivations sont multiples : sociales, en cherchant à démocratiser les vacances ; économiques, par le souci d’obtenir des devises, de créer des emplois ou de relancer l’activité aux niveaux local, régional et national ; géopolitiques, en œuvrant à l’intégration d’un territoire dans l’espace national ou en tenant à le stabiliser, tel le Sinaï qui, depuis sa restitution par Israël à l’Égypte en 1982, a fait l’objet d’importants investissements dont la construction de stations touristiques, comme Charm el-Cheikh, la plus importante, à l’extrémité sud de la péninsule ; spatiales, en essayant de réduire les inégalités territoriales de développement ou en tentant de ralentir l’exode rural. Les États s’impliquent plus ou moins directement dans le développement touristique en construisant des infrastructures de transport (aéroports, ports, autoroutes…), en favorisant certains secteurs par des dispositifs fiscaux, en mettant en place des formations aux métiers du tourisme, en facilitant l’accès à leur territoire par la suppression du passeport ou du visa. Le poids du tourisme dans le PIB peut dépasser 25 p. 100 dans certains États insulaires comme les Seychelles ou les Maldives. En Espagne et en Italie, le tourisme représentait, en 2018, de 13 à 14 p. 100 du PIB contre 7,4 p. 100 en France.

Au xxe siècle, les régimes totalitaires, qu’il s’agisse de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie, de l’URSS ou des ex-« démocraties populaires » d’Europe de l’Est, ont cherché à organiser les loisirs des populations et conséquemment leurs pratiques touristiques, favorisant un tourisme à destination de tous. L’Italie fasciste, avec la création en 1925 de l’Opera nazionale dopolavoro (Œuvre nationale du temps libre) et de centaines de colonies de vacances en bord de mer, a joué un rôle notable dans le boom de la fréquentation littorale des années 1950. En Allemagne, les nazis fondent en novembre 1933 le KdF (Kraft durch Freude, la « Force par la joie »), dont une des missions est d’occuper les loisirs des Allemands. Le mouvement a notamment un rôle de voyagiste, proposant des séjours touristiques, des voyages ou des croisières, et créant de grands complexes touristiques, tel Prora (sur l’île de Rügen), inachevé alors que commence la Seconde Guerre mondiale. Les préoccupations sociales des régimes communistes du bloc de l’Est ont donné naissance à des lieux touristiques multiples, spécialement en Crimée, dans le Caucase ou sur les littoraux roumain et bulgare de la mer Noire.

À mi-chemin entre les États hostiles au tourisme, comme l’Albanie socialiste ou la Chine sous Mao, et ceux, à l’est du rideau de fer, qui le contrôlent en le planifiant et en gérant tous les hébergements, les différents États du monde occidental et libéral interviennent à des degrés variés dans l’activité touristique. Ainsi, dans le cadre du second New Deal, les États-Unis menèrent une politique de grands travaux, par le truchement de la Work Progress Administration (WPA), une agence fédérale créée en 1935, qui jouera un rôle important dans de multiples domaines, dont le tourisme. Après la Seconde Guerre mondiale, des États capitalistes ou(et) en développement se lancent plus nettement dans de grands aménagements créateurs de nouveaux lieux touristiques. La France, avec les missions interministérielles d’aménagement des littoraux du Languedoc-Roussillon et de la côte aquitaine (mission Racine et mission MIACA, années 1960-1980), est emblématique de cette logique interventionniste. Au Japon, la loi sur les zones récréatives d’intérêt général (les rizôto) de 1987 est à l’origine d’aménagements intégrés avec création de stations touristiques de villégiature et de stations balnéaires. Des États en développement, à la recherche de devises, se lancent également dans la construction de stations intégrées, telle la Tunisie dont les promoteurs et une partie conséquente des capitaux sont nationaux, avec la création de la station d’El-Kantaoui notamment, dans les années 1970. De même, la mise en tourisme de la Turquie à partir des années 1970 est à mettre au crédit de l’État ; le projet principal concerne la région d’Antalya. Dans le cadre d’un plan national du tourisme, le gouvernement mexicain a créé dans les années 1970 le Fonatur (Fondo nacional de fomento al turismo). Tout fut mis en place pour permettre au Mexique de développer un nouveau modèle de croissance touristique avec des crédits pour la construction d’hôtels et d’infrastructures. Les premières destinations créées par le Fonatur furent Cancún et Ixtapa, puis Los Cabos, Huatulco et Loreto.

La Grande-Motte, Hérault

photographie : La Grande-Motte, Hérault

photographie

Construite lors de l'aménagement du littoral du Languedoc-Roussillon dans les années 1960, la station balnéaire de La Grande-Motte (Hérault) accueille les touristes dans ses immeubles en forme de pyramides précolombiennes. 

Crédits : Sabrina Lucchese – Hérault Tourisme

Afficher

Les acteurs de la mobilité

Le tourisme est fondé sur la mobilité et les transports y occupent une place centrale, entretenant une relation de dépendance réciproque. Les transports favorisent la diffusion du tourisme et le progressif agrandissement du champ des touristes est incontestablement dû à l’évolution des moyens de transport, rendant possible la fréquentation de certains lieux dans le temps des vacances (Gay et Mondou, 2017). Le rôle des opérateurs du transport dans le tourisme suggère l’implication de ceux-ci dans l’hébergement. Le développement du chemin de fer au xixe siècle est intimement lié à la révolution industrielle et au capitalisme. Un nouveau système économique se met alors en place et la masse monétaire croît prodigieusement. Les banques d’affaires prêtent à des sociétés de transport pour leurs investissements, comme la réalisation d’infrastructures. Afin de les rentabiliser plus ou moins rapidement, ces sociétés doivent stimuler le trafic et créer une demande, notamment celle des voyages touristiques. La tentation est forte de contrôler sous une seule autorité plusieurs stades de la chaîne touristique, spécialement le déplacement et le séjour.

Pour remplir leurs trains, des compagnies investissent directement dans le développement de stations touristiques le long de leur réseau ou en bout de ligne. La Compagnie des chemins de fer du Midi prolonge ainsi son réseau jusqu’à Arcachon pour y construire une « ville d’hiver » dans les années 1860. Au même moment, le Camden and Atlantic Railroad est au cœur de la création d’Atlantic City (New Jersey). Dans l’ouest des États-Unis et du Canada, les principales curiosités naturelles sont touristiquement valorisées par de grandes compagnies ferroviaires. La Northern Pacific fait ainsi pression à Washington, au début des années 1870, pour que Yellowstone devienne un parc national. En Floride, les hommes d’affaires Henry Flagler et Henry Plant se lancent, à la fin du xixe siècle, dans la construction de lignes de chemin de fer allant vers le sud de l’État. Dans la partie orientale de la Floride, Flagler joue un rôle considérable. Il est à l’origine du développement de Daytona, de Palm Beach et de Miami, que le chemin de fer atteint en 1896. Dans le secteur automobile, le fabricant français de pneumatiques Michelin s’implique fortement dans le tourisme et cherche à le façonner dès la première décennie du xxe siècle. Il est dans son intérêt de faire la promotion du tourisme motorisé pour augmenter ses ventes, au travers de guides, de cartes, et d’autres aides à la mobilité des automobilistes, installant gratuitement des bornes d’angle, de direction, d’entrée de localités ou de danger...

Le développement hôtelier des transporteurs aériens a reposé sur la volonté de diversifier l’activité pour minimiser les risques, d’assurer un service complet et de répondre à la carence en chambres de certaines destinations, parfois à la demande expresse des autorités qui subordonnaient l’autorisation d’ouverture de lignes à la construction d’un hôtel. C’est à partir des années 1950 que la question de l’hébergement des passagers et des équipages devient primordiale pour les compagnies aériennes, avec en toile de fond la mise en place d’installations prestigieuses relevant d’une politique d’extension de leurs réseaux. La Pan Am est la pionnière lorsqu’elle crée la chaîne hôtelière InterContinental Hotel Corporation en 1946. Cette intégration verticale est suivie par Air France, en 1970, qui crée sa filiale Le Méridien, ou Japan Airlines avec Nikko Hotels International en 1972. Si cette intégration de l’hôtellerie par des compagnies aériennes classiques n’est plus d’actualité, certaines compagnies à bas coûts (low cost) ont créé leur filiale hôtelière, à l’instar d’EasyJet avec EasyHotel et d’AirAsia avec Tune Hotels.

Pour que le transport alimente le développement des destinations touristiques, il est nécessaire que les opérateurs adaptent leur produit et la valeur de celui-ci aux aspirations des voyageurs. Stimuler la demande grâce une tarification attractive fait partie des stratégies adoptées par les entreprises de transport. Elle peut passer par la mise en place de tarifs spéciaux ou promotionnels, comme l’ont fait les compagnies ferroviaires dès la seconde moitié du xixe siècle, mais il peut aussi s’agir du modèle même de l’entreprise, comme l’illustrent les compagnies aériennes charters et low cost.

Le mot « charter » vient de l’anglais to charter « louer, affréter », lui-même venant du français « charte », synonyme de « contrat ». La définition d’un vol charter précise qu’il s’agit d’un « vol commercial affrété dans un but déterminé qui n’est pas signalé dans les horaires officiels ». L’élément clé du modèle des compagnies charters est leur proximité avec les voyagistes, qui réservent une partie ou la totalité d’un vol, à charge ensuite pour eux d’en assurer la commercialisation. Les charters sont nés au Royaume-Uni au début des années 1950, moment où sont mis en place les premiers vols à destination de la Corse et de l’Espagne. Le développement des charters est concomitant du développement du « tourisme de masse » et du voyage à forfait dans la seconde moitié du xxe siècle. L’évolution des attentes des touristes et leur autonomisation grandissante, la croissance de la concurrence, et notamment des compagnies low cost, ont entraîné la disparition de nombre d’entre elles.

Depuis la fin des années 1970 aux États-Unis et les années 1990 en Europe, le low cost a révolutionné le secteur des transports et a modifié le comportement des touristes. Le modèle a d’abord été introduit dans le transport aérien court et moyen-courrier, avant d’être repris par le ferroviaire et par le long-courrier. Il a participé au développement des courts séjours, qui ont largement bénéficié à la fréquentation des villes. Il est concomitant de l’autonomisation des comportements des touristes, moins enclins à faire appel à des voyagistes et plus portés sur l’autoproduction de leur séjour, facilitée par Internet. Les grandes destinations touristiques méditerranéennes ont largement bénéficié de cette dynamique, comme on peut le constater sur la Côte d’Azur, où la hausse de la fréquentation et la réduction de la durée moyenne du séjour ne sont pas étrangères à l’essor des compagnies low cost, qui représentaient, en 2019, 45 p. 100 du trafic global de l’aéroport Nice-Côte d’Azur. Le low cost, en optant parfois pour des aéroports secondaires, est également à l’origine du développement d’une économie présentielle, avec la multiplication de résidences secondaires, de la multirésidence et d’un tourisme dit affinitaire, fondé sur la fréquentation de la famille ou des amis. Le cas de l’aéroport de Bergerac, quasi exclusivement desservi par des compagnies low cost, est emblématique de cette dynamique. Les lignes, qui relient très majoritairement le Royaume-Uni, drainent une clientèle britannique, dont une partie est installée localement, expliquant le surnom de « Dordogneshire » donné au Bergeracois. On comprend ici l’influence réciproque du transport et du tourisme, celui-là facilitant l’accessibilité aux lieux et une réduction de la sorte de leur altérité, celui-ci évoluant d’une forme fordiste, matérialisée par le « voyage organisé », à des formes post-fordistes avec désintermédiation, plus flexibles voire organisées par les touristes eux-mêmes (Cuvelier, 1998).

Le tourisme fordiste est loin d’avoir disparu, comme en atteste la croisière, où l’offre, entre les mains de quelques grandes compagnies, est le moteur des évolutions. Le navire devient une destination en lui-même. En conséquence, certaines croisières ne font plus d’escales, comme ces « cruises to nowhere » au large de Miami, premier port de croisières du monde. L’activité est en très forte croissance, puisqu’on est passé de moins de 4 millions de croisiéristes en 1990 à près de 30 millions en 2018.

Le tourisme en débats

Le tourisme s’est rapidement retrouvé sur la sellette, avec la mise en place d’un système de normes sociales et de condamnations morales qui n’ont pas fondamentalement changé en plus de deux siècles. Les nombreux a priori négatifs que le phénomène a générés ont plusieurs explications (Équipe MIT, 2002).

Voyageurs contre touristes, ou l’élite contre la masse

On voit émerger rapidement l’opposition entre le voyageur et le touriste, le premier se distinguant du second par sa volonté affichée de se fondre dans la société locale, d’accepter de vivre comme les autochtones, de renoncer au confort pour son hébergement. Le voyage itinérant et l’ascèse impliquée sont survalorisés par rapport au séjour touristique et à la villégiature, dénigrés. Ainsi, selon la belle formule du sociologue Jean-Didier Urbain qui a étudié ce mépris, le touriste est « l’idiot du voyage » et ne mérite pas les lieux qu’il découvre, faute d’efforts. Cette critique de la facilité touche d’autres domaines, tel celui de l’art, et d’une façon générale celle de la démocratisation. Les contempteurs du tourisme n’ont pas attendu les congés payés pour s’en prendre aux masses visitant les lieux et les dénaturant ou aux foules grégaires et dévastatrices. Les termes « invasion », « déferlement », « marée », « horde » ou « flot » sont appliqués au tourisme depuis très longtemps. N’est-ce pas la démocratisation du tourisme, au départ très relative mais qui remet tout de suite en question l’apanage de l’élite sur certains lieux, qui est visée au travers de ces critiques ? Ainsi, les mécanismes de la distinction sociale veulent que, dès lors qu’une pratique ou qu’une œuvre n’est plus réservée aux seuls happy few, elle perde en qualité ou en « authenticité ». La duplication et la standardisation sont alors fustigées, comme par Victor Hugo qui, dès 1843, redoute une prochaine transformation de Biarritz qui deviendrait « quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende ».

La renommée d’une destination touristique se forge en plusieurs étapes. La découverte du lieu est souvent effectuée par des touristes au capital économique et(ou) culturel élevé. À cette phase d’exploration succède une phase d’institutionnalisation dans laquelle le lieu devient à la mode et s’urbanise. Lorsque des populations moins favorisées arrivent, les « élites » le délaissent au profit de contrées considérées comme vierges et non banalisées. L’« intrusion » dans un lieu touristique de classes sociales inférieures est fréquemment considérée comme une dégradation de celui-ci par les élites qui le fréquentaient. Le choix de son lieu de vacances est donc un indicateur social. C’est pour cela que le modèle de Stanley Plog, qui met en relation le choix d’une destination et le type psychologique de voyageur, en omettant la dimension sociologique ou les compétences mobilitaires, est insuffisant. Selon cet auteur, les destinations touristiques seraient découvertes par des personnalités hardies et curieuses, qu’il qualifie d’« allocentriques ». Les personnalités « mi-centriques » arriveraient ensuite, faisant fuir les premières, et seraient suivies par les « psychocentriques », personnalités inquiètes, timides et casanières.

Si le tourisme n’est pas sans effets sur les sociétés visitées, l’idée de déstructuration de celles-ci est ancienne. Ainsi, alors que les touristes ne sont qu’une poignée à visiter Tahiti et ses îles, Edgar Aubert de la Rüe, dans son ouvrage L’Homme et les îles, publié en 1935, n’hésite pas à affirmer : « En beaucoup d’îles, l’arrivée des hordes touristiques a largement contribué à faire disparaître le pittoresque et la couleur locale qui étaient un de leurs grands attraits. » Ce genre de réflexions assez communes repose sur le souci de figer et de muséifier certaines communautés dites « traditionnelles », en les préservant de l’accès à la modernité. Ainsi, au nom de la différence, certains veulent freiner l’évolution des peuples en leur refusant les moyens matériels modernes pour conserver leurs genres de vie. Une part de nostalgie anime également une multitude de détracteurs du tourisme, qui ne retrouvent plus le lieu tel qu’ils l’ont « découvert » et dénoncent sa « défiguration » ou l’« acculturation » et la « folklorisation » des sociétés locales.

Le surtourisme

Ces réflexions ne doivent pas faire oublier que le tourisme, comme toutes les autres activités humaines, peut avoir des effets néfastes, qui ont tendance à s’amplifier avec l’augmentation rapide du flux touristique. On évoque le « surtourisme » à propos de certaines destinations qui semblent être victimes de leur succès, telles Barcelone, Amsterdam ou Venise. Dans la première, la municipalité tente d’arrêter la construction de nouveaux hôtels, tandis que des habitants de quartiers centraux manifestent et se mobilisent contre les plateformes de location, comme Airbnb. Celles-ci, en permettant au tourisme de s’insinuer au cœur même de l’habitat autochtone, favorisent ou accélèrent la gentrification et la hausse des prix de l’immobilier. Elles génèrent également des nuisances diverses, dues par exemple au « tourisme de la cuite », qui dissuade le tourisme familial. Amsterdam a lancé en 2018 la campagne « Enjoy and Respect » qui punit l’ivresse publique, ciblant les jeunes Britanniques et Néerlandais. Venise mène également une campagne contre les incivilités des visiteurs et veut, à terme, limiter l’accès au cœur touristique par des bornes d’entrée et des portiques, comme Dubrovnik qui cherche à réguler le flux par un comptage, spécialement quand débarquent les croisiéristes. L’hostilité de la population urbaine grandit à l’égard du tourisme, qui vide des centres-villes de leurs habitants. À une autre échelle, alors que la plupart des musées souffrent d’un déficit de fréquentation, quelques-uns sont confrontés à une affluence de touristes toujours plus forte. En 2018, le Louvre a été le premier musée du monde à accueillir plus 10 millions de visiteurs dans l’année, ce qui a des répercussions sur la qualité de la visite et dissuade les amateurs d’art et le public local de s’y rendre.

Pour réguler le surtourisme, certains utilisent un concept issu des sciences naturelles pour définir une « capacité de charge » des destinations touristiques, c’est-à-dire une limite idéale et légitimée scientifiquement à la fréquentation des lieux. Mais l’idée de surfréquentation repose sur les représentations de ceux qui produisent ou utilisent cet outil quantitatif. En outre, elle ne semble pas gêner les touristes, toujours plus nombreux. On peut toutefois concéder que la définition d’une capacité de charge peut se révéler utile lorsqu’il s’agit de sites fragiles (monuments, espaces dunaires, grottes, récifs coralliens…) qu’il faut protéger du piétinement et d’autres nuisances émanant des visiteurs, ou de lieux de taille limitée, dans lesquels l’engorgement procède d’un constat objectif, à l’instar du village de Hallstatt (Autriche), inscrit par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité en 1997, aujourd’hui fréquenté par plus d’un million de visiteurs pour 800 habitants.

Vers un autre tourisme

Après l’émergence de la notion de développement durable ou soutenable, découlant du rapport Brundtland de 1987, établi à la demande des Nations unies, l’OMT a promu, en 1993, la notion de « développement touristique durable ». C’est parce que le gouvernement des Canaries avait pris conscience des problèmes générés par le tourisme dans l’archipel, en particulier en termes d’image, que s’est tenue à Lanzarote la première conférence mondiale du tourisme durable, en 1995, qui a accouché de la « Charte du tourisme durable » et qui a porté sur les fonts baptismaux une nouvelle éthique de l’activité. La mise en œuvre en est délicate, lente et très modeste, car si des formes de tourisme alternatif, c’est-à-dire offrant une alternative au « tourisme de masse », se sont développées, l’offre reste extrêmement réduite en proportion de l’augmentation rapide du flux touristique.

Parmi ces nouvelles pratiques, certaines relèvent de l’« écotourisme »  (un voyage responsable dans des milieux jugés naturels, qui contribue à la protection de l’environnement et au bien-être des populations locales) ; d’autres du « tourisme solidaire »  (un voyage qui met en avant la rencontre et la solidarité entre visiteurs et visités) ; du « tourisme équitable »  (les opérateurs touristiques et les communautés locales sont partenaires dans l’élaboration et la gestion des séjours) ; ou du « tourisme responsable »  (une démarche volontaire de responsabilité sociale et environnementale de la part des acteurs économiques impliqués). Les voyagistes engagés dans le développement durable et ceux qui travaillent spécialement avec des pays du Sud sont attentifs aux questions d’eau, d’énergie, de déchets, au respect des employés, des populations locales, à la redistribution des revenus issus du tourisme. De grandes firmes, comme certains groupes hôteliers s’engagent également, mais on peut émettre quelques doutes sur la crédibilité de leurs actions et sur la sincérité des intentions d’un certain nombre d’entre elles. Des États s’affichent comme des destinations écotouristiques, à l’instar du Costa Rica, du Bhoutan, des Seychelles ou de Palaos. Ces discours n’ont parfois pour seul dessein que de donner une image vertueuse, relevant de la sorte de l’écoblanchiment (greenwashing). Concomitamment, cet écotourisme constitue une forme d’élitisme et de remise en cause de la diffusion sociale du tourisme, privilégiant des hébergements haut de gamme et une clientèle aisée. Il est incapable de répondre à la soif de vacances d’une partie de plus en plus grande de l’humanité.

Écotourisme, Costa Rica

photographie : Écotourisme, Costa Rica

photographie

Observation de la faune dans la forêt tropicale, au Costa Rica, avec un guide naturaliste local. Depuis la fin du XXe siècle, ce petit État d'Amérique centrale est pionnier dans le domaine de l'écotourisme. 

Crédits : Martin Shields/ Alamy/ Hemis

Afficher

Le « tourisme de masse » est donc attaqué par les partisans du tourisme alternatif, sans que ce dernier ne résolve la question du nombre et du droit à la mobilité. Dans une logique de responsabilisation de l’ensemble des acteurs touristiques, le calcul de l’empreinte carbone est une façon d’agir, en culpabilisant ceux qui se déplacent, comme le démontre le mouvement flygskam en Suède (« la honte de prendre l’avion »). Une minorité active prône un tourisme de proximité, une découverte « en profondeur » des destinations visitées, un goût pour la lenteur, l’« authentique » et les petites structures d’hébergement. La marche, le vélo, le cheval ou le train symbolisent ce slow tourism, mais ce type de produits touristiques ne peut satisfaire qu’un marché de niche et ne peut résoudre la question de la soutenabilité du tourisme sur la longue durée. On a du mal à imaginer que, dans un futur proche, les grandes organisations adoptent des mesures pour réduire la mobilité touristique ou que le tourisme virtuel puisse assouvir totalement notre désir de dépaysement.

Tandis que les débats sur le tourisme et ses effets négatifs prospèrent, la Covid-19 est venu rappeler, en 2020, à quel point cette activité était essentielle pour l’économie mondiale et pour nombre d’économies nationales ou régionales. La pandémie a mis en danger des dizaines de millions d’emplois et des destinations ou des secteurs entiers (transports, hôtellerie, restauration, vie culturelle, etc.) sont totalement sinistrés. Les plans de sauvetage se multiplient à travers le monde. Le retour des touristes est attendu avec la disparition de ce fléau qui limite les mobilités humaines pour une durée indéterminée. Assistons-nous à la fin d’un cycle de croissance ou à une simple pause ? Et quelles seront les conséquences de cette épidémie sur les pratiques touristiques ?

Coup d’arrêt pour le tourisme international, 2020

photographie : Coup d’arrêt pour le tourisme international, 2020

photographie

La fermeture des frontières et le confinement des populations partout dans le monde donnent aux lieux touristiques habituellement très fréquentés des allures de cartes postales, même quand la Chine rouvre aux touristes, le 24 mars 2020, la Grande Muraille fermée depuis deux mois. 

Crédits : Lintao Zhang/ Getty Images

Afficher

—  Jean-Christophe GAY

Bibliographie

C. S. Aron, Working at Play. A History of Vacations in the United States, Oxford University Press, New York, 1999

J. Black, The British Abroad: The Grand Tour in the Eighteenth Century, The History Press, Stroud, 2003

A. Corbin, Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Aubier, Paris, 1988

A. Corbin dir., L’Avènement des loisirs 1850-1960, Aubier, 1995

P. Cuvelier, Anciennes et Nouvelles Formes de tourisme. Une approche socio-économique, L’Harmattan, Paris, 1997

P. Duhamel, Géographie du tourisme et des loisirs. Dynamiques, acteurs, territoires, Armand Colin, Paris, 2018

Équipe MIT, Tourismes 1. Lieux communs, Belin, Paris, 2002 ; Tourismes 2. Moments de lieux, ibid., 2005 ; Tourismes 3. La Révolution durable, ibid., 2011

J.-C. Gay & V. Mondou, Tourisme et transport. Deux siècles d’interactions, Bréal, Levallois-Perret, 2017

D. Kennedy, The Magic Mountains: Hill Stations and the British Raj, University of California Press, Berkeley, 1996

O. Löfgren, On Holiday. A History of Vacationing, University of California Press, Berkeley, 1999

M. S. Shaffer, See America First. Tourism and National Identity, 1880-1940, Smithsonian Institution, Washington, 2001

M. Stock, V. Coëffé & P. Violier, Les Enjeux contemporains du tourisme. Une approche géographique, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2017

J. Towner, An Historical Geography of Recreation and Tourism in the Western World 1540-1940, John Wiley & Sons, New York, 1996

J.-D. Urbain, L’Idiot du voyage. Histoires de touristes, Plon, Paris, 1991

S. Venayre, Panorama du voyage 1780-1920. Mots, figures, pratiques, Les Belles Lettres, Paris, 2012

J. Viard, Court traité sur les vacances, les voyages et l’hospitalité des lieux, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2000

E. G. E. Zuelow, A History of Modern Tourism, Palgrave & Macmillan, Londres, 2015.

Écrit par :

  • : agrégé de géographie, professeur des Universités, université Côte d'Azur

Classification

Autres références

«  TOURISME  » est également traité dans :

TOURISME (anthropologie)

  • Écrit par 
  • Anne DOQUET
  •  • 1 100 mots

Perçu par les institutions internationales dans les années 1960 comme un facteur de développement puis comme une solution salvatrice pour les pays du Tiers Monde, le tourisme est longtemps resté prisonnier d’une appréhension économiste qui l’analysait uniquement en termes de flux financiers sans prendre en compte […] Lire la suite

ABRUZZES

  • Écrit par 
  • Robert BERGERON
  •  • 810 mots
  •  • 1 média

Située dans le centre-est de l'Italie, couvrant une superficie de 10 794 kilomètres carrés, la région des Abruzzes renferme les montagnes les plus élevées et les moins facilement pénétrables de la péninsule ; l'Apennin y atteint sa puissance maximale. Les chaînons massifs de calcaires, faillés et soulevés, du Pliocène, encadrent de hauts plateaux et des bassins d'effondrement, synclinaux comme la […] Lire la suite

AFRIQUE DU SUD RÉPUBLIQUE D'

  • Écrit par 
  • Ivan CROUZEL, 
  • Dominique DARBON, 
  • Benoît DUPIN, 
  • Philippe GERVAIS-LAMBONY, 
  • Philippe-Joseph SALAZAR, 
  • Jean SÉVRY, 
  • Ernst VAN HEERDEN
  •  • 29 831 mots
  •  • 26 médias

Dans le chapitre « Les paysages »  : […] Immense territoire (1 224 297 km 2 ) compris entre le 18 e et le 33 e  parallèle sud, la République d'Afrique du Sud couvre un espace marqué par des inégalités de toutes natures. Tout d'abord, la chaîne du Drakensberg et les reliefs qui la prolongent jusque dans l'arrière-pays du Cap constituent la limite entre l'Ouest sec et peu peuplé et l'Est bien arrosé et plus densément occupé. Ensuite, à l […] Lire la suite

ALASKA

  • Écrit par 
  • Claire ALIX, 
  • Yvon CSONKA
  •  • 6 018 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Secteurs économiques »  : […] La pêche commerciale s'est développée à la fin du xix e  siècle, lorsque les premières conserveries ont été construites. Malgré des périodes difficiles (raréfaction des poissons ou engorgement des marchés mondiaux), la pêche a fourni une source de revenu constante qui, à la fin des années 1990, entrait pour 4 p. 100 dans le P.I.B. Les forêts humides du Sud-Est, particulièrement les immenses forêt […] Lire la suite

ALGÉRIE

  • Écrit par 
  • Charles-Robert AGERON, 
  • Sid-Ahmed SOUIAH, 
  • Benjamin STORA, 
  • Pierre VERMEREN
  •  • 42 216 mots
  •  • 19 médias

Dans le chapitre « Une industrialisation contrariée, une tertiarisation des activités en hausse »  : […] L'industrialisation du pays est réellement effective à partir du moment où le président Boumediene met un terme aux avantages des sociétés concessionnaires dans les hydrocarbures. L'État, acteur principal de cette réorientation, en assure le financement grâce aux revenus issus de l'exportation des hydrocarbures. C'est en 1971, l'année où est lancée la révolution agraire, que Boumediene affirme : […] Lire la suite

ALLEMAGNE (Géographie) - Géographie économique et régionale

  • Écrit par 
  • Guillaume LACQUEMENT
  •  • 12 047 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Des campagnes intégrées »  : […] L'agriculture, en revanche , occupe une place modeste dans l'économie avec 1,5 p. 100 des actifs et un peu moins de 1 p. 100 du PIB (2015). Mais par l'intégration de cette activité dans des filières agroindustrielles puissantes et surtout par les formes d'occupation du sol et de mise en valeur, l'agriculture continue de structurer des espaces ruraux auxquels la grande majorité des Allemands resten […] Lire la suite

ALPES

  • Écrit par 
  • Jean AUBOUIN, 
  • Bernard DEBARBIEUX, 
  • Paul OZENDA, 
  • Thomas SCHEURER
  •  • 13 207 mots
  •  • 11 médias

Dans le chapitre « Entre polarisation de la croissance et enfrichement des marges »  : […] La seconde moitié du xx e  siècle prolonge certains contrastes tandis que de nouveaux déséquilibres s’installent. Le dépeuplement des régions les plus rurales et situées loin des villes principales se poursuit ; il s’aggrave même à l’ouest dans les Alpes piémontaises et lombardes ; il gagne à l’est les Alpes du Frioul et de Carinthie. Il faut dire que malgré d’importantes innovations dans le doma […] Lire la suite

ALPES BAVAROISES

  • Écrit par 
  • Paul GUICHONNET
  •  • 789 mots

Le territoire de l'Allemagne se ferme, au sud, par une étroite lisière alpine qui domine le plateau bavarois. Elle est formée par la retombée de l'arc externe des Alpes sédimentaires. Ce front montagneux s'allonge sur environ 240 kilomètres, avec une épaisseur qui atteint rarement une quarantaine de kilomètres. Il vit en symbiose étroite avec l'avant-pays, molassique et fluvio-glaciaire, de la Hau […] Lire la suite

AMÉRINDIENS - Amérique du Nord

  • Écrit par 
  • Marie-Pierre BOUSQUET, 
  • Roger RENAUD
  • , Universalis
  •  • 10 328 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « Persistance des discriminations »  : […] En effet, le taux de chômage dans les réserves reste en général très élevé. Les résidents de ces enclaves font figure de membres du quart monde si l'on compare leurs revenus, leur espérance de vie, leur niveau d'éducation aux moyennes nationales. Les réserves sont fréquemment touchées par des fléaux sociaux tels que l'abus d'alcool et de drogues. En ville, les Indiens peuvent avoir recours à des o […] Lire la suite

ANDES CORDILLÈRE DES

  • Écrit par 
  • Jean-Paul DELER, 
  • Olivier DOLLFUS
  •  • 10 947 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « L'hétérogénéité des situations économiques et sociales »  : […] Entre la mer des Caraïbes et le nord de l'Équateur, les Andes septentrionales humides présentent les foyers de peuplement les plus denses. Elles sont largement urbanisées et souvent desservies par de bons réseaux d'équipements. Nombreuses au cœur des massifs, les grandes métropoles (Caracas, Bucaramanga, Medellín, Bogotá, Quito) sont relayées par un réseau étoffé de villes moyennes, comme dans la […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

France – Italie. Abandon du rachat des Chantiers de l’Atlantique par l’Italien Fincantieri. 27 janvier 2021

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire et son homologue italien Stefano Patuanelli annoncent l’abandon du projet de rachat des Chantiers de l’Atlantique par l’Italien Fincantieri, présenté en février 2018, qui aurait donné naissance au premier constructeur mondial de paquebots. Cette décision est justifiée par l’évolution du contexte économique, notamment dans le secteur du tourisme et des croisières, du fait de la pandémie de Covid-19. […] Lire la suite

Cuba. Unification du système monétaire. 1er janvier 2021

déjà été réintroduit en octobre 2019. Afin de pallier les augmentations de prix, le gouvernement a multiplié par cinq le salaire minimum et les pensions de retraite. Cette mesure intervient alors que l’économie s’enfonce dans la crise en raison de la baisse des recettes liées au tourisme, des dépenses supplémentaires liées à la pandémie de Covid-19, ainsi que du renforcement des sanctions américaines. […] Lire la suite

Union européenne – Royaume-Uni. Conclusion d’un accord de libre-échange entre Bruxelles et Londres. 8-30 décembre 2020

de circulation est abolie. Toutefois, les Britanniques résidant dans l’UE et les Européens habitant le Royaume-Uni conservent leur droit de résidence et de travail, et aucun visa de tourisme n’est imposé. Le Royaume-Uni sort du programme européen d’échanges universitaires Erasmus. Le 30, le Parlement […] Lire la suite

Belgique. Mise en place d’un déconfinement progressif. 4-30 mai 2020

leurs préavis de grève. Le 23, le gouvernement validera le retrait des arrêtés. Le 20 également, le gouvernement adopte un arrêté autorisant les déplacements vers les résidences secondaires, à la demande de la ministre flamande du Tourisme Zuhal Demir (Alliance néo-flamande) et des bourgmestres […] Lire la suite

France. Début du déconfinement. 3-31 mai 2020

par le SARS-CoV-2 et celles ayant été en contact avec elles, afin d’identifier les chaînes de contamination. Le nombre de cas traités se révélera moindre que prévu. Le 14, Édouard Philippe annonce un plan de soutien au secteur du tourisme d’un montant de 18 milliards d’euros, qui intègre les aides d’urgence […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean-Christophe GAY, « TOURISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 juillet 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tourisme/