THOMISME

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le thomisme de Thomas d'Aquin

Théologien avant d'être philosophe, Thomas d'Aquin propose de la révélation biblique s'épanouissant dans le Christ une conception contemplativement intellective, puisée surtout dans l'Évangile selon Jean, mais animée d'une tension et d'un dynamisme qui, comme dans les Évangiles synoptiques, plus dramatiques, s'arc-boutent sur un présent de recherche onéreuse pour passer vers la gloire du moment pascal. Dégagée en premier pour le Christ à l'aide de la notion dionysienne d'action « théandrique » (simultanément divine et humaine), amplifiée grâce à l'application à tout le créé du schéma « émanation-retour », cette synthèse de contemplation sereine et d'effort pathétique leste de densité dynamique le point de vue théologique de Thomas. Portant à l'achèvement la théologie du mystère révélé des trois Personnes divines que saint Augustin avait instaurée en y montrant la fécondité de la vie intellective et volitive en Dieu, le maître médiéval s'y réfère comme à un modèle pour éclairer le sens dynamique qu'il attribue à la structure d'image trinitaire définissant l'homme dans la tradition théologique. En rupture avec la part d'essentialisme platonicien aux références éternistes et statiques dont il dénonce la présence dans la tradition augustinienne, Thomas professe une vision neuve par la mise en valeur de l'activité de l'homme et de sa recherche intelligente du bonheur. Ainsi décantée du spiritualisme platonisant, cette nouvelle conception de la théologie est prête non seulement à s'accorder avec l'effort philosophique, mais encore à le favoriser. Avant d'en exposer quelques thèses typiques, on examinera en bref les points principaux de la philosophie qu'elle a suscitée.

La philosophie

Une métaphysique dynamique de l'être comme acte

Le vœu d'une philosophie réaliste proposé par Aristote est adopté par Thomas. Accordant au monde corporel une consistance ontologique que lui refusait Platon, le philosophe grec se fonde sur la réalité physique de l'homme. De son encyclopédie des sciences naturelles le maître médiéval fait, comme ses contemporains, grand cas, mais sans aucune prétention personnelle. C'est en philosophie première ou métaphysique (savoir des premiers principes et spécialement de l'être comme être) qu'il développe la réflexion du Stagirite. Bénéficiant des efforts déployés par les penseurs arabes, Avicenne surtout, qui ont instauré une recherche sur les thèmes solidaires de l'être et de la création, cultivant les indications de Denys l'Aréopagite sur les principes d'activité intellective et volitive (potentiae) s'ajoutant au sujet créé pour la réalisation de son retour au Principe, la métaphysique thomiste de l'être en tant qu'être culmine dans la fameuse doctrine qui est assez approximativement dite distinction de l'essence et de l'existence et qui comprend deux moments corrélatifs : d'une part, chez l'Être premier, identité absolue de l'essence et de l'être ; de l'autre, chez tout sujet créé, composition d'essence (manière d'être) et d'être au sens d'acte participé. En cette philosophie nouvelle l'héritage aristotélicien reste visible, mais il y est, sans syncrétisme, subordonné à une acception dynamique de l'acte d'être comme perfection participée, et, chez l'homme, comme perfection actuatrice obtenue grâce à une activité intellective et volitive, à l'instar de la « conversion » néo-platonicienne à laquelle cependant on ne peut la réduire.

L'homme

En premier lieu, pour saint Thomas, l'homme est essentiellement corps et intelligence. Procédant à une élucidation des thèmes traditionnels d'âme et de corps, le maître offre une conception nouvelle de leur unité essentielle. Contre la théorie généralisée de l'homme comme agrégat de deux substances, la corporelle et la spirituelle, il adopte la conception du De anima d'Aristote, que des auteurs anciens avaient jugée matérialiste. Il définit l'âme comme forme substantielle principe-cause, accomplissement (entéléchie), acte (selon sa philosophie de l'être comme acte) pour le principe corporel. Le débat de 1270 à Paris amène Thomas à alléger l'hylémorphisme de ses excroissances arabes. Au bénéfice du principe animateur, il montre que le co-principe matériel est non pas le corps mais la matière première, facteur de passivité par quoi s'explique la condition vulnérable du vivant corporel soumis aux agressions et à la mort. Parler du corps chez l'homme, c'est désigner le sujet humain en toute sa substance, mais par le biais de l'étendue tridimensionnelle.

Le Triomphe de saint Thomas, F. Lippi

Photographie : Le Triomphe de saint Thomas, F. Lippi

Filippino Lippi (1457?-1504), Le Triomphe de saint Thomas, 1488-1493, fresque. Chapelle Carafa, église Santa Maria sopra Minerva, Rome. 

Crédits : V.Pirozzi/ De Agostini/ Getty Images

Afficher

Ainsi compris, le corps ne s'additionne pas avec l'âme. C'est l'âme qui contient le corps et non l'inverse. Loin d'être préjudiciable à l'âme, la condition incarnée lui est avantageuse. Chez l'homme, le principe intellectif, nativement dépourvu de toute connaissance, doit acquérir ses déterminations intelligibles par l'expérience sensible. Le corps, lui-même au contact du monde physique (humain, social), est objet premier d'intellection. L'union des niveaux corporel et intellectif s'opère au bénéfice non du corps mais de l'âme. Même valorisation de la nature corporelle de l'homme avec l'exigence d'une expérience sensible pour la réflexion intellective et avec le maintien de la doctrine de l'immortalité de l'âme en rapport étroit avec la promesse biblique de la résurrection corporelle.

Au sujet de l'âme, Thomas interprète l'intellect du De anima d'Aristote par recours au néo-platonisme grec. L'intellect réceptif (« possible ») est l'unique principe animateur chez l'homme. Ceci s'oppose à la conception averroïste de Siger de Brabant, qui, jugeant inconciliables la dimension corporelle de l'homme et le double privilège de la pensée d'être indépendante des conditions physiologiques et de se développer sous le signe du nécessaire (a priori), séparait de façon absolue l'homme et l'Intellect (compris comme réalité unique pour tous). Thomas établit la possession par l'homme d'un principe intellectif en identifiant âme et intellect. Cette solution du fameux problème du De anima repose sur une double prise de position. D'une part, face à l'homogénéité (univocité générique) averroïste concernant tous les principes animateurs – d'où découle cette antinomie qui exile l'intellect loin du niveau corporel –, Thomas met en évidence, entre l'animation chez la brute et chez l'homme, une hétérogénéité et [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  THOMISME  » est également traité dans :

ACTE, philosophie

  • Écrit par 
  • Paul GILBERT
  •  • 1 282 mots

Dans le chapitre « L'acte d'être »  : […] La tradition philosophique dit cependant plus habituellement que l'énergie contamine l'entéléchie, que l'être suit l'agir. Nous avons vu comment cette articulation se présentait déjà d'une certaine manière chez Aristote, de qui Thomas l'a reçue ; elle a été retenue surtout par le néo-platonisme, qui constitue une autre de ses sources. Pour Plotin, l'être suit l'agir, car il est énergie, mouvemen […] Lire la suite

ANALOGIE

  • Écrit par 
  • Pierre DELATTRE, 
  • Alain de LIBERA
  • , Universalis
  •  • 10 454 mots

Dans le chapitre « La tradition antique et médiévale »  : […] L'histoire du concept philosophique d'analogie, dont la théorie de l'« analogie de l'être » est un moment essentiel mais non exclusif, peut être aujourd'hui retracée indépendamment des deux modèles de description qui ont longtemps prévalu dans la tradition historiographique de l'«  aristotélisme médiéval » : l'interprétation strictement « aristotélicienne » et l'interprétation « aristotélico- thom […] Lire la suite

BOUTANG PIERRE (1916-1998)

  • Écrit par 
  • Jean-François DUVERNOY
  •  • 711 mots

Né à Saint-Étienne le 20 septembre 1916, Pierre Boutang avait quarante-huit ans de moins que le maître qu'il s'était choisi dès son adolescence : Charles Maurras. En politique, domaine dans lequel l'adhésion implique une appartenance, c'est beaucoup ; d'autant plus que celle-ci n'était pas insignifiante : il s’agissait de l'Action française. Lorsque, en 1935, Pierre Boutang entre à l'École normal […] Lire la suite

CAJÉTAN TOMMASO DE VIO dit (1469-1534)

  • Écrit par 
  • Bruno PINCHARD
  •  • 1 236 mots

Le plus grand théologien catholique de la Renaissance, Tommaso de Vio, était né à Gaète (d'où le nom qu'on lui donna — Il Caietano), dans une famille noble. Il entra chez les dominicains à Naples en 1484, dans ce même couvent où furent admis, avant lui, Thomas d'Aquin et, après lui, Tommaso Campanella et Giordano Bruno. C'est d'abord dans la dispute philosophique qu'il sut s'imposer. Après des étu […] Lire la suite

CHENU MARIE-DOMINIQUE (1895-1990)

  • Écrit par 
  • Jean JOLIVET, 
  • Émile POULAT
  •  • 1 304 mots

Marie-Dominique Chenu, fils d'un petit industriel, est né près de Paris, à Soisy-sur-Seine. Pur hasard, dans cette même commune, les dominicains, exilés en Belgique depuis 1903, installeront le couvent d'études de la province de France quand ils rentreront à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Attiré par la vie religieuse, soucieux d'un ordre à la fois intellectuel, contemplatif et apostoliqu […] Lire la suite

DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE

  • Écrit par 
  • Pierre LETAMENDIA
  • , Universalis
  •  • 6 252 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Un courant politique original »  : […] Au départ, il y a ce conflit triangulaire qui, au long du xix e  siècle, oppose catholicisme, libéralisme et socialisme. Il est à l'origine des trois courants essentiels de la vie politique européenne, lorsque la compétition électorale, une fois le suffrage censitaire abandonné, met en jeu des partis organisés faisant appel au suffrage populaire. Du début du xix e  siècle à une époque récente, le […] Lire la suite

DURAND DE SAINT-POURÇAIN (entre 1270 et 1275-1334)

  • Écrit par 
  • Charles BALADIER
  •  • 885 mots

Dominicain malmené, pour ses prises de position antithomistes, par son ordre officiellement rangé derrière l'Aquinate, Durand, né à Saint-Pourçain (actuellement Saint-Pourçain-sur-Sioule, Allier), est en 1303 au couvent parisien des Frères prêcheurs. Élève de Jacques de Metz, lui-même dominicain non rallié au thomisme, il commente les Sentences à Paris en 1307 et 1308, commentaire pour lequel on […] Lire la suite

GARDET LOUIS (1904-1986)

  • Écrit par 
  • Olivier CARRÉ
  •  • 918 mots

Se présentant lui-même comme « philosophe chrétien des cultures et des religions comparées », Louis Gardet était associé, à la tête de la collection « Études musulmanes » des éditions Vrin, à Étienne Gilson, l'un des tenants les plus remarquables de la « philosophie chrétienne » contemporaine issue du néo- thomisme, courant de pensée qui avait été encouragé par Rome dès la fin du xix e  siècle et […] Lire la suite

GILSON ÉTIENNE (1884-1978)

  • Écrit par 
  • Marie-Odile MÉTRAL-STIKER
  •  • 1 001 mots

Philosophe, historien de la pensée médiévale, Étienne Gilson est, à ce dernier titre, un pionnier et l'animateur de toute une équipe de chercheurs qui ont renouvelé l'étude des idées et des systèmes du Moyen Âge. Agrégé de philosophie (1907), docteur ès lettres, avec deux thèses remarquables ( Index scolastico-cartésien et La Liberté chez Descartes et la théologie , 1913), il a enseigné aux unive […] Lire la suite

JÉSUS ou JÉSUS-CHRIST

  • Écrit par 
  • Joseph DORÉ, 
  • Pierre GEOLTRAIN, 
  • Jean-Claude MARCADÉ
  •  • 21 235 mots
  •  • 22 médias

Dans le chapitre « Le Christ dans l'art gothique »  : […] Dès la fin du xii e  siècle les représentations du Christ se font à la fois plus intellectuelles et plus anthropocentriques. Le xiii e  siècle est dominé par la pensée de saint Thomas d'Aquin, issue d'Aristote et de saint Augustin. Des éléments rationalistes et humanistes transforment l'orientation eschatologique des siècles précédents. Le xiii e  siècle a surtout développé les cycles de l'Enfance […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Édouard-Henri WÉBER, « THOMISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/thomisme/