THOMAS D'AQUIN saint (1224 ou 1225-1274)

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De l'Évangile à la théologie

Thomas naquit près d'Aquino, à Roccasecca, au moment où, sur cette frontière de l'Empire et du domaine du pape, les mœurs et les conflits féodaux étaient mis en cause par l'émergence de besoins nouveaux, à la fois contredits et exploités par les pouvoirs en place. Thomas, qui avait reçu sa première éducation dans le monastère voisin du Mont-Cassin, à la fois puissance féodale et haut lieu de culture, fut ensuite envoyé à la nouvelle université de Naples, où sans doute il eut une première initiation à la science arabe et à la raison grecque. Mais, à dix-neuf ans, il entra dans les nouvelles équipes d'un ordre religieux récemment constitué (à Naples en 1231) et déjà en plein essor, celui des Frères prêcheurs, dont l'Espagnol Dominique de Guzman avait été, dans le midi de la France, puis à Bologne, le fondateur. Vocation apparemment banale, mais dont la signification est manifestée par l'opposition vive de sa famille, laquelle fit enlever Thomas sur la route qui le conduisait à Paris : non pas simple conflit affectif, mais rupture de l'adolescent avec son univers natal, pour s'engager, à l'encontre des structures traditionnelles, dans la cité nouvelle. Les universités, celle de Paris en tête, donnaient un lieu culturel aux générations qui, dans une urbanisation intense, peuplaient désormais les corporations de métier et les assemblées des communes. La vie de Thomas s'est jouée là : elle se déroule tout entière dans les universités, à Paris, à Cologne, à Rome, en Italie, selon le régime du métier de professeur, mais non sans l'emprise technique et spirituelle, voire politique, de ce temps.

La vocation religieuse de Thomas n'est donc pas un épiphénomène pieux sur une conjoncture humaine hétérogène : elle l'a engagé dans un mouvement de réveil évangélique qui, depuis cinquante ans, secouait l'édifice féodal de l'Église et, par un retour aux sources vives de la foi, provoquait, comme toujours, une contestation des appareils de la chrétienté et des structures de l'ordre établi. De Pierre Valdo à François d'Assise, de Dominique aux humiliés, les variantes sont notables, mais l'effervescence des projets est la même. Thomas d'Aquin est, parmi « les prophètes des temps nouveaux » (ainsi le pape), celui qui va donner à cet Évangile concept et institution, dans une interprétation et dans des énoncés à la mesure des émancipations sociales et intellectuelles. Par une convergence apparemment paradoxale, c'est cet évangélique qui sera le plus sensible et le plus ouvert à la renaissance des œuvres de l'Antiquité, scientifiques et philosophiques, alors traduites en Occident. L'entrée d'Aristote, depuis les premières infiltrations jusqu'à un enseignement public vainement contrarié par l'Église, est le symbole de cette opération, que mène, parmi d'autres, à la suite de son maître Albert le Grand, à Paris (1240-1248), le jeune Thomas. Les violentes controverses engagées en 1270, la condamnation en 1277 après sa mort demeurent des épisodes chargés de sens, hors desquels la pensée de saint Thomas serait fâcheusement détemporalisée, fût-ce sous les honneurs d'un patronage d'orthodoxie.

Thomas fut donc d'abord étudiant à Paris (1245), sous la direction de l'Allemand Albert le Grand, alors en haut prestige, au collège universitaire des Dominicains. Il suivit son maître à Cologne, où se fondait une nouvelle université, puis revint à Paris en 1252, pour y suivre la carrière de professeur, jusqu'à la maîtrise, qu'il reçut prématurément (1256), et l'habilitation à diriger l'une des deux écoles de ce collège, dit de Saint-Jacques, du nom de la rue où il se situait. De là, il partit pour l'Italie, où il enseigna en plusieurs villes, puis revint à Paris en 1268, où l'appelait la plus vive controverse sur les problèmes du temps, concernant la nature de l'homme et le rapport de la foi à la culture, problèmes alors posés dans une ivresse que l'on a pu rapprocher des grandes heures du Quattrocento à Florence et à Padoue. En 1272, Thomas est appelé à Naples, où Charles d'Anjou remonte l'université. Il meurt en se rendant au Concile de Lyon, où il avait été convoqué comme expert.

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Pour citer l’article

Marie-Dominique CHENU, « THOMAS D'AQUIN saint (1224 ou 1225-1274) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/thomas-d-aquin/