TEXTE THÉORIE DU

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La crise du signe

Du point de vue épistémologique, le texte, dans cette acception classique, fait partie d'un ensemble conceptuel dont le centre est le signe. On commence à savoir maintenant que le signe est un concept historique, un artefact analytique (et même idéologique), on sait qu'il y a une civilisation du signe, qui est celle de notre Occident, des stoïciens au milieu du xxe siècle. La notion de texte implique que le message écrit est articulé comme le signe : d'un côté le signifiant (matérialité des lettres et de leur enchaînement en mots, en phrases, en paragraphes, en chapitres), et de l'autre le signifié, sens à la fois originel, univoque et définitif, déterminé par la correction des signes qui le véhiculent. Le signe classique est une unité close, dont la fermeture arrête le sens, l'empêche de trembler, de se dédoubler, de divaguer ; de même pour le texte classique : il ferme l'œuvre, l'enchaîne à sa lettre, la rive à son signifié. Il engage donc à deux types d'opérations, destinées l'une et l'autre à réparer les brèches que mille causes (historiques, matérielles ou humaines) peuvent ouvrir dans l'intégrité du signe. Ces deux opérations sont la restitution et l'interprétation.

Comme dépositaire de la matérialité même du signifiant (ordre et exactitude des lettres), le texte, s'il vient à se perdre ou à s'altérer pour quelque raison historique, demande à être retrouvé, « restitué » ; il est alors pris en charge par une science, la philologie, et par une technique, la critique des textes ; mais ce n'est pas tout ; l'exactitude littérale de l'écrit, définie par la conformité de ses versions successives à sa version originelle, se confond métonymiquement avec son exactitude sémantique : dans l'univers classique, de la loi du signifiant se déduit une loi du signifié (et réciproquement) ; les deux légalités coïncident, se consacrent l'une l'autre : la littéralité du texte se trouve dépositaire de son origine, de son intention et d'un sens canonique qu'il s'agit de maintenir ou de retrouver ; le texte devient alors l'objet même de toutes les herméneutiques ; de la « restitution » du signifiant, on passe naturellement à l'interprétation canonique du signifié : le texte est le nom de l'œuvre, en tant qu'elle est habitée par un sens et un seul, un sens « vrai », un sens définitif ; il est cet « instrument » scientifique qui définit autoritairement les règles d'une lecture éternelle.

Cette conception du texte (conception classique, institutionnelle, courante) est évidemment liée à une métaphysique, celle de la vérité. De même que le serment authentifie la parole, de même le texte authentifie l'écrit : sa littéralité, son origine, son sens, c'est-à-dire sa « vérité ». Depuis des siècles, combien de combats pour la vérité, et aussi, concurremment, combien de combats au nom d'un sens contre un autre, combien d'angoisses devant l'incertitude des signes, combien de règles pour tenter de les affermir ! C'est bien une même histoire, parfois sanglante, toujours âpre, qui a lié la vérité, le signe et le texte. Mais c'est aussi la même crise, qui s'est ouverte au xixe siècle dans la métaphysique de la vérité (Nietzsche) et qui s'ouvre aujourd'hui dans la théorie du langage et de la littérature, par la critique idéologique du signe et la substitution d'un texte nouveau à l'ancien texte des philologues.

Cette crise a été ouverte par la linguistique elle-même. D'une façon ambiguë (ou dialectique), la linguistique (structurale) a consacré scientifiquement le concept de signe (articulé en signifiant et signifié) et peut être considérée comme l'aboutissement triomphal d'une métaphysique du sens, cependant que, par son impérialisme même, elle obligeait à déplacer, à déconstruire et à subvertir l'appareil de la signification ; c'est à l'apogée de la linguistique structurale (vers 1960) que de nouveaux chercheurs, issus souvent de la linguistique elle-même, ont commencé à énoncer une critique du signe et une nouvelle théorie du texte (anciennement dit littéraire).

Dans cette mutation, le rôle de la linguistique a été triple. D'abord, en se rapprochant de la logique, au moment même où celle-ci, avec Carnap, Russell et Wittgenstein, se pensait comme une langue, elle a habitué le chercheur à substituer le critère de validité au critère de vérité, à retirer tout le langage de la sanction du contenu, à explorer la richesse, la subtilité et si l'on peut dire l'infinitude des transformations tautologiques du discours : à travers la pratique de la formalisation, c'est tout un apprentissage du signifiant, de son autonomie et de l'ampleur de son déploiement qui a pu être conduit. Ensuite, grâce aux travaux du cercle de Prague et à ceux de Jakobson, on s'est enhardi à remanier la répartition traditionnelle des discours : toute une part de la littérature est passée à la linguistique (au niveau de la recherche, sinon de l'enseignement), sous le nom de poétique (translation dont Valéry avait vu la nécessité) et a échappé de la sorte à la juridiction de l'histoire de la littérature, conçue comme simple histoire des idées et des genres. Enfin, la sémiologie, discipline nouvelle postulée par Saussure dès le début du siècle mais qui n'a commencé à se développer que vers 1960, s'est principalement portée, du moins en France, vers l'analyse du discours littéraire ; la linguistique s'arrête à la phrase et donne bien les unités qui la composent (syntagmes, monèmes, phonèmes) ; mais au-delà de la phrase ? Quelles sont les unités structurales du discours (si l'on renonce aux divisions normatives de la rhétorique classique) ? La sémiotique littéraire a eu besoin ici de la notion de texte, unité discursive supérieure ou intérieure à la phrase, toujours structuralement différente d'elle. « La notion de texte ne se situe pas sur le même plan que celle de phrase [...] ; en ce sens, le texte doit être distingué du paragraphe, unité typographique de plusieurs phrases. Le texte peut coïncider avec une phrase comme avec un livre entier ; [...] il constitue un système qu'il ne faut pas identifier avec le système linguistique, mais mettre en relation avec lui : relation à la fois de contiguïté et de ressemblance » (T. Todorov).

Dans la sémiotique littéraire stricte, le texte est en quelque sorte l'englobant formel des phénomènes linguistiques ; c'est au niveau du texte que s'étudient le sémantisme de la signification (et non plus seulement de la communication) et la syntaxe narrative ou [...]

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  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études

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Pour citer l’article

Roland BARTHES, « TEXTE THÉORIE DU », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-du-texte/