THÉORIE DE L'AGIR COMMUNICATIONNEL, Jürgen HabermasFiche de lecture

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Une théorie critique de la raison sociologique

Constitué de deux épais volumes, l'ouvrage s'ouvre sur le problème de l'articulation entre la théorie de la raison et l'analyse du présent, que ni la spéculation métaphysique ni la philosophie des sciences ne peuvent régler. Pour avoir inscrit le principe de la rationalité dans la constitution de son savoir, et réfléchi en son sein une compréhension de la modernité, la sociologie se présente comme l'unique voie à explorer du point de vue « des stratégies conceptuelles, des hypothèses et des arguments présentés de Weber à Parsons ».

Après avoir dégagé les quatre concepts d'action (téléologique, normatif, dramaturgique et communicationnel) sur lesquels s'appuie la rationalité en sciences sociales, et la conception des rapports que chacun établit entre l'individu et le monde, Habermas s'attache à évaluer l'apport de la pensée de Max Weber, considérée comme l'interprétation du présent la plus aboutie conceptuellement et empiriquement. La conception unilatérale de la rationalité que soutient Weber se lit dans le rôle excessif qu'il accorde à l'intellectualisation propre au capitalisme et dans la priorité qu'il donne à l'autonomisation du droit par la mise en place d'une réglementation légale au détriment de l'émergence progressive de normes d'action fondées sur l'accord intersubjectif. L'origine de cette forme de la rationalisation tient fondamentalement à la supériorité intellectuelle que Weber attribue à la rationalité dite instrumentale. De György Lukacs à Theodor Adorno, cette rationalisation sera comprise comme une réification de la conscience.

Habermas trouve chez George Herbert Mead l'alternative à ce réductionnisme et les prémices d'une autre rationalité qui s'édifie à partir d'une argumentation justifiant et rendant unanimement acceptables les décisions prises après discussion entre différents protagonistes. L'idée d'une construction de soi à travers la relation à autrui, d'une autonomisation du sujet par le jeu dialectique des processus d'intériorisation et des stratégies d'adaptation aux instances d'autorité, suppose l'existence d'un moment intersubjectif, d'une médiation verbale dans laquelle l'auteur retrouve les termes d'une authentique raison communicationnelle et ses fonctions à la fois socialisantes et individualisantes. De même, l'analyse durkheimienne du sacré, en rappelant opportunément que la création continuée du lien social procède d'interactions (ici rituelles), contribue également à ce changement de paradigme.

Par la suite, Habermas prétend appliquer au présent la problématique de la communication en recherchant des complémentarités entre les approches post-wébériennes : l'approche phénoménologique s'articule sur la notion de monde vécu et souligne l'arrière-plan culturel de l'activité communicationnelle, alors que l'approche parsonienne indique le rôle joué par ces produits de la rationalité instrumentale que sont les systèmes tels que le marché ou l'État, obéissant à des mécanismes anonymes, indépendamment des processus intersubjectifs. La modernité tient dans ce découplage entre système et monde vécu, c'est-à-dire à la coexistence de deux formes de rationalité et d'intégration désormais parfaitement mûres.

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Écrit par :

  • : docteur en sociologie, D.E.A. de philosophie, maître de conférences à l'université de Paris V-Sorbonne

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Pour citer l’article

Éric LETONTURIER, « THÉORIE DE L'AGIR COMMUNICATIONNEL, Jürgen Habermas - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theorie-de-l-agir-communicationnel/