ADORNO THEODOR WIESENGRUND (1903-1969)

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La philosophie en question

Le premier objet de la réflexion philosophique d'Adorno est la philosophie même. Interrogation interminable, qui court tout au long de l'œuvre, en prenant résolument acte des césures de l'histoire et de la transformation qu'elles imposent à la question. Les principaux textes sont : la conférence inaugurale de 1931, Actualité de la philosophie ; Minima Moralia (1951) ; L'Essai comme forme (1958) ; À quoi sert encore la philosophie ? (1962) ; Dialectique négative (1966) ; Résignation (1969).

Le réel n'est plus le rationnel : la fin des grands systèmes

L'énoncé de cette interrogation n'implique nullement de la part d'Adorno l'affirmation d'une philosophia perennis qui trouverait dans son statut de « reine des disciplines », ou dans la tradition, les fondements de sa permanence. Bien plutôt, Adorno part d'une antinomie qui installe la réflexion dans une tension insurmontable. Il convient de penser ensemble la liquidation de la philosophie et son actualité, ou mieux, de concevoir l'actualité de la philosophie en partant de sa liquidation. Dans cette perspective, Actualité de la philosophie est particulièrement éclairant. Quelle est la possibilité de la philosophie au seuil des années 1930, dans un monde qui vient de connaître la catastrophe de la Première Guerre mondiale et le choc d'au moins deux révolutions, une victorieuse en Russie en 1917, l'autre écrasée en Allemagne en 1923 ? Quant à la philosophie, elle est entrée dans un monde posthégélien où le système qui se donnait pour l'achèvement de la philosophie a été contesté ou rejeté au nom d'expériences jugées inintégrables (Marx, Kierkegaard, Nietzsche). Face à cette conjoncture historico-philosophique spécifique, la philosophie a-t-elle une actualité dans un monde qui a fait l'expérience de l'abîme ? Question qui se pose donc sous forme d'une antinomie : d'un côté, l'hypothèse d'une liquidation de la philosophie, de l'autre, celle de son actualité qui aurait pour particularité de se concevoir non pas en ignorant la liquidation, ni en la niant, mais en en prenant acte, en en faisant le sol à partir duquel il devient possible de penser l'actualité.

Le cours de 1965 sur La Métaphysique reproduit cette antinomie à propos de la poésie. Selon Adorno, le propre de la réflexion philosophique est de se tenir dans un espace entre deux possibles, en l'occurrence : ne pas écrire ou écrire des poèmes après Auschwitz. Ce qui signifie que, s'il y a possibilité, elle ne naît que de l'impossibilité même. De là, la nécessité, pour qui donne son accord à cette antinomie, de porter au premier plan une césure sans précédent, d'où il ressort que, après Auschwitz, il n'est plus possible d'écrire de la poésie immédiatement, innocemment en quelque sorte, que la moindre expression poétique doit porter dans sa texture même la trace de cette impossibilité.

Telle est la position paradoxale d'Adorno, et sa détermination à tenir ensemble les deux bouts de la chaîne. L'actualité de la philosophie n'est pas à penser comme une échéance historique dont on pourrait juger empiriquement. Cette interrogation renvoie toute philosophie dont l'enjeu est la vérité au problème d'une liquidation de la philosophie elle-même. Que convient-il d'entendre par liquidation ? D'abord l'inadéquation entre les questions philosophiques et la possibilité de leurs réponses qui provient de la non-correspondance entre l'esprit et le réel. La fameuse formule hégélienne, « le réel est le rationnel » et inversement, n'est plus de saison. Car la clé de la raison n'est plus susceptible d'ouvrir le réel, dans la mesure où celui-ci s'avère extérieur à la raison. La réalité est soit chaotique, en morceaux, « restes et ruines », soit irraison en tant que polemos (conflit). Aussi convient-il de substituer à la question première de l'adéquation une autre forme de questionnement du style : à quelles conditions est-il désormais possible de concevoir une actualité de la philosophie ? La réponse n'est pas douteuse : la philosophie ne peut connaître une actualité que pour autant qu'elle abandonne son objet propre, à savoir la connaissance de la totalité de ce qui est. L'adéquation de la pensée à l'être en tant que totalité s'est décomposée. Qu'il s'agisse de l [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de science politique, professeur émérite de philosophie politique à l'université de Paris-VII-Denis-Diderot

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Pour citer l’article

Miguel ABENSOUR, « ADORNO THEODOR WIESENGRUND - (1903-1969) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theodor-wiesengrund-adorno/