TERRA NOSTRA, Carlos FuentesFiche de lecture

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L'éternel retour

Toute tentative de repérage chronologique est donc inutile dans ce récit, où tout est repensé, réélaboré, refondu, « recréé ». Fuentes s'empare de la culture hispanique et universelle et, comme Joyce l'avait fait avec Ulysse, il donne une vie et une valeur nouvelles aux mythes fondateurs. Au centre du livre se trouve Philippe, le « Seigneur », monarque composite qui emprunte certains de ses traits à Charles Quint, à Philippe Il et au « sixième héritier de la maison d'Autriche en Espagne », Charles II, le dernier des Habsbourg, baptisé l'Ensorcelé, qui mourut sans descendance.

Autour de ce roi faible et velléitaire, dévoré par un mysticisme morbide et la peur maladive de tout changement, gravitent des figures hallucinées, dont Fuentes, avec son sens du théâtre, fait des pantins déliquescents et grandioses : Philippe le Beau, le « prince putassier », géniteur impénitent, exerçant son « droit de cuissage » avec une jubilation sadique, forniquant même avec les louves prises au piège (de cet accouplement monstrueux naîtra Juan, qui deviendra le Don Juan mythique) ; Jeanne la Folle, amputée des quatre membres, fantôme castrateur enveloppé dans des guenilles noires, promenant convulsivement le cadavre de son époux infidèle, emmurée vivante dans la crypte des rois ; la Dame, Isabel, l'épouse frustrée du Seigneur, avide de plaisir, ne pouvant pas « imaginer le pouvoir sans le luxe », se « fabriquant » un héritier avec des lambeaux de cadavres prélevés dans les tombes royales du palais ; Inés, jeune nonne innocente et sensuelle, que le Seigneur déflorera mais qui se laissera emporter par sa passion pour Don Juan.

En face, le groupe des serviteurs : Guzmán, le grand veneur, confident du Seigneur, intrigant, brutal et ambitieux, qui noie le mouvement des « Comuneros » dans le sang, puis s'en va poursuivre ses massacres dans le Nouveau Monde – où sa figure se confond peu à peu avec celle de Fernand Cortez. Les lettrés enfin : Julián, le moine miniaturiste, auteur d'un tableau énigmatique et impudique, se prêtant à une nouvelle interprétation des mythes christiques et sataniques, qui s'effacera pour laisser la place au Jardin des Délices de Jérôme Bosch ; Toribio, l'astrologue, qui soutient, contre le Seigneur, qu'un continent s'étend à l'Est ; Miguel, le chroniqueur, défenseur de l'œcuménisme religieux et culturel, condamné aux galères, acteur malgré lui dans une grande bataille navale contre les Turcs, dont il reviendra manchot, créateur du Chevalier à la Triste Figure, Don Quichotte.

Dans ce kaléidoscope gigantesque, où viennent se heurter et se fondre les forces de la Vie, de la Mort, de l'Amour, de la Foi, de l'Utopie, du Pouvoir, du Désir, du Rêve, de la Mémoire et de l'Imaginaire, un seul fil d'Ariane peut valablement être utilisé : celui de la circularité. Périodiquement, se reproduisent « les mêmes crimes, les mêmes erreurs, les mêmes folies ». À la fin de chacune de ses « révolutions », au sens astronomique du terme, l'histoire fait naufrage. Aux pulsions, aux désirs, aux « passions », à l'aspiration fondamentale de l'homme à la liberté, à l'avènement de l'Âge d'or ou de l'Ère millénaire s'opposent, en une ronde infernale, la « fixité » du pouvoir absolu.

Cette circularité a des conséquences directes sur la structure du récit : périodiquement, surgissent de brèves récapitulations qui établissent une certaine continuité des épisodes principaux. Les mêmes événements (la chasse au cerf, le massacre dans le palais ordonné par Philippe, le voyage vers le Nouveau Monde, etc.) sont saisis sous des perspectives multiples qui permettent d'en apprécier la complexité et la richesse. Le lecteur les retrouve au fil des pages, mais placés dans des contextes qui font appel au fantastique, au merveilleux, à l'humour macabre, à l'onirisme, au scatalogique ou à l'ésotérisme. Le livre est également parcouru par un trio – une des clés de Terra Nostra est l'opposition symbolique que Fuentes établit entre le 2, dominateur, arbitraire, « imparfait », et le 1 ou le 3, sources d'harmonie et de dynamisme – composé de sosies amnésiques, marqués d'une croix de chair dans le dos et dotés de douze orteils. Ils sont là pour transgresser les normes établies, pour donner une fugace présence charnelle aux grands héros mythiques. Si bien que dans cette nébuleuse, où chaque lecture fait découvrir des astres nouveaux, ce sont les mécanismes même de notre civilisation qui sont remis en question, avec leurs [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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FUENTES CARLOS (1928-2012)

  • Écrit par 
  • Claude FELL
  •  • 1 828 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Le mythe et l'Histoire »  : […] Les livres de Fuentes sont une patiente approche, par le biais du fantastique – le meilleur exemple en est Aura (1962), longue nouvelle où l'écrivain jongle brillamment avec le thème du double et de la réitération −, de la fiction, de l'humour et du sarcasme, des grands mythes de l'humanité. Ainsi, dans Peau neuve (1967), l'Histoire déroule ses anneaux, comme le Serpent à Plumes des monuments pr […] Lire la suite

Pour citer l’article

Claude FELL, « TERRA NOSTRA, Carlos Fuentes - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/terra-nostra/