TACITE (55 env.-120)

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Un compromis sans complaisance avec l'Empire

On sait peu de chose sur la vie de Publius Cornelius Tacitus ; cependant, les démarches modernes de la prosopographie – que R. Syme, notamment, a appliquées d'une manière admirable – ont permis de préciser un certain nombre de points. Un des parents de Tacite paraît avoir servi en Belgique ; son nom apparaît quelquefois dans la région de Vaison. Est-il gaulois de Narbonnaise, originaire du Comtat actuel ? Ce n'est pas impossible, mais on a signalé aussi qu'il semble avoir des attaches et des affinités en Cisalpine (son amitié avec Pline le Jeune constitue une des preuves de cela). En tout cas, il a commencé sa carrière en Narbonnaise par un beau mariage avec la fille du consul Agricola, lui-même originaire de Fréjus et élève des écoles de Marseille.

On doit s'arrêter ici un instant pour souligner quelques faits. Tacite grandit dans un moment décisif pour l'Empire. Il est né, sans doute, vers 55, sous Néron ; en 68, ce prince va être renversé ; avec lui disparaîtra la dynastie purement romaine des Julio-Claudiens. Ce sont les généraux des provinces qui, avec leurs armées, feront à partir de leurs cantonnements une sorte de course vers Rome où Vespasien saura arriver le dernier. Ainsi s'imposent deux évidences nouvelles : c'est l'Empire désormais, et non plus Rome seule, qui fait les empereurs ; d'autre part, cet Empire est traversé de courants violents et opposés qui mettent en question l'unité même du monde civilisé telle que l'avait établie la conquête romaine. Il faut donc préserver l'Empire pour assurer l'unité. Ce qu'on appelle les invasions barbares n'a pu réussir, beaucoup plus tard, que par la décomposition de cette unité. Tacite prend, un siècle à l'avance, une forte conscience de ce danger, du fait qu'il est originaire des Gaules (Cisalpine ou Transalpine ?). L'Empire se tourne alors volontiers vers cette région pour apporter un sang neuf à l'Italie et pour tempérer l'influence grandissante de l'Orient hellénisé. L'Espagne aussi joue un grand rôle, depuis la chute de Néron jusqu'à l'avènement de Trajan ; et les Antonins seront d'origine nîmoise. Tacite a pu observer la rencontre de tous ces courants depuis ce lieu de passage qu'est Fréjus.

On comprend dès lors que cet « homme nouveau » fasse une belle et rapide carrière, qui le conduit très jeune à la plupart des hautes charges. Il les obtient d'abord sous Vespasien, et il arrive à la préture sous Domitien en 88. Cela surprend qui se rappelle les terribles attaques portées dans l'Agricola et les Annales contre cet empereur. Faut-il soupçonner Tacite de duplicité ou d'incohérence ?

Plusieurs éléments doivent être pris en considération. D'une part, on constate que Tacite a vu sa carrière retardée à la fin du règne de Domitien ; il n'a obtenu le consulat que sous Nerva, en 97. Sous Trajan (qui succède à ce dernier dans des conditions assez douteuses au moment même où Tacite est consul), il semble se retirer quelque peu de l'action politique, jusqu'à l'année 113 où, presque en même temps que son ami Pline, il reçoit de nouveau de grandes responsabilités : il gouverne la province d'Asie, la plus importante. Ensuite, on ne sait plus rien de lui ; on peut supposer qu'il est mort aux environs de l'année 120.

Cette carrière brillante (qui atteste que l'historien est aussi un homme d'action) ne comporte jamais de grands commandements militaires. C'est principalement le prestige littéraire et moral de Tacite qui semble avoir assuré sa réussite. Il attachait beaucoup de prix au fait d'avoir compté parmi les quindecemvir qui avaient présidé en 88 aux cérémonies religieuses commémorant et renouvelant la fondation de Rome.

Ami ou ennemi de l'Empire ? Nous voyons déjà s'esquisser la réponse : ami de l'Empire, et surtout de Rome ; juge sévère des empereurs qu'il a souvent servis (pour servir Rome), qu'il a toujours critiqués. Quelques témoignages le montrent tout proche de Trajan et d'Hadrien, partageant avec ce dernier l'héritage de certains personnages qui ont voulu manifester leur attachement aux gens importants : cela est-il la marque d'une amitié ou d'un compromis ? Il est difficile de répondre. Tacite semble avoir été proche, par sa pensée, d'Avidius Nigrinus, un représentant de la tradition stoïcienne, qui aurait pu apparaître comme le concurrent d'Hadrien, et mourut, [...]

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  • : professeur de langue et littérature latines à l'université de Paris-IV-Sorbonne, administrateur de la Société des études latines

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Pour citer l’article

Alain MICHEL, « TACITE (55 env.-120) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tacite/