PHILOSOPHIQUES SYSTÈMES

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De l'histoire de la philosophie à la philosophie

L'apparition et le développement de l'histoire de la philosophie comme discipline autonome fondée sur la notion de système transforment la question des rapports entre la philosophie et son histoire. Ainsi conçue, en effet, l'histoire de la philosophie constitue une expérience objective en son ordre, autorisant par conséquent à poser la question transcendantale quid juris. Si est établi le fait de la consistance et donc de la validité systématique de diverses philosophies, celles-ci ne relèvent plus d'une logique dialectique de l'illusion, mais bel et bien d'une analytique, et appellent une « déduction », c'est-à-dire la réponse à la question : comment les systèmes philosophiques sont-ils possibles ? quel en est le fondement de validité ? La problématique des rapports entre la philosophie et son histoire se trouve ainsi renversée, une déduction transcendantale de validité des systèmes philosophiques supposant qu'on aille du fait au droit, de l'histoire de la philosophie à la philosophie.

Telle est l'idée de Martial Guéroult, qui, prenant acte de la constitution de l'histoire de la philosophie comme discipline particulière, nomme dianoématique une science à la fois positive et transcendantale des systèmes philosophiques conduisant à une philosophie de l'histoire de la philosophie. Ce projet de dianoématique n'est possible que si l'on renonce à l'exigence kantienne d'une métaphysique comme science, la philosophie ayant une existence certaine et assurée comme ensemble de systèmes, mais non comme science. La déduction des systèmes ne pourra pas en conséquence suivre le cours de la déduction des catégories, parce que la distinction entre entendement et raison, sciences et philosophie n'est pas abolie. On ne peut pas établir le droit des idées, qui passent l'expérience, comme on établit celles des principes qui la rendent possible.

Martial Guéroult fonde toute sa déduction des systèmes sur l'interprétation de la philosophie première, ou métaphysique, ou ontologie, comme position de jugements thétiques. Est thétique tout jugement qui pose et détermine ce qu'est la réalité véritable ou absolue. La déduction elle-même consiste à montrer que la vérité ne peut être comprise en philosophie comme adéquation du dire à la réalité. Les jugements thétiques ne sont possibles, en effet, que si l'expérience ne suffit pas pour assurer la réalité absolue des choses. Poser la réalité véritable dans les atomes et le vide, comme les épicuriens, suppose que ce dont nous avons l'expérience ne peut se comprendre à partir de cette seule expérience. La philosophie ne saurait donc être vraie à la manière d'une image, puisque les jugements thétiques refusent le préalable d'une réalité à laquelle la pensée devrait se conformer. Un système philosophique est d'abord une invention : celle du véritable réel, de la réalité authentique. La philosophie n'est pas une image du monde.

Reste, cependant, qu'elle n'est pas un jeu, et que les philosophes ont bel et bien voulu, tout en posant au-delà de l'expérience commune la réalité véritable, parler de cette expérience commune. Qu'est-ce qui peut assurer le sérieux de la philosophie et son rapport à l'expérience commune ? Le système lui-même, qui, par le développement des conséquences des principes posés, retrouve, explique, ordonne cette expérience. On comprend par là que les thèses des philosophes se contredisent, sans que pourtant leurs systèmes soient à proprement parler contradictoires. De propositions contradictoires les philosophes font des systèmes irréfutables et pourtant incompatibles.

La déduction de tout système philosophique possible consiste donc à montrer que la philosophie est un acte libre par lequel la raison pose la réalité, et se donne ainsi à elle-même sa propre loi pour construire le monde réel. On ne saurait guère pousser plus loin le démantèlement de l'histoire de la philosophie, si l'on entend par histoire de la philosophie la mise en évidence d'une évolution, d'un progrès. D'un système à l'autre, point de transition. Sans appui ni sur la terre ni au ciel, la philosophie accomplit l'autonomie de la raison. Chaque système, clos par sa propre autonomie, ne se constitue qu'en se posant dans sa propre autosuffisance. Aussi la méthode d'autorité en philosophie est « un crime à la fois contre l'intelligence et contre la liberté ». Par un jugement thétique, Martial Guéroult conclut à un idéalisme radical, qui constituait, dans son écrit des années trente, sa philosophie de l'histoire de la philosophie, et qui mène à son terme la « révolution copernico-kantienne », en l'appliquant à la raison spéculative.

Plusieurs difficultés posées par ce système pourraient sans doute être levées par cette remarque de l'auteur que son idéalisme radical est seulement une manière parmi d'autres possibles d'accomplir le projet dianoématique. Reste cependant qu'on peut se demander si l'arbitraire, écarté dans chaque système, ne resurgit pas dans et par la multiplicité des systèmes. Philosophiquement, cette difficulté peut être interprétée comme marque de la finitude d'une raison placée dans la nécessité d'avoir à choisir, et à renoncer.

Les travaux de Jules Vuillemin, qui s'inscrivent dans les horizons ouverts par la dianoématique, précisent ce genre de questions, en en déterminant les limites. Ils ne prétendent pas proposer une philosophie de l'histoire de la philosophie, mais simplement déduire une classification a priori des systèmes philosophiques. Jules Vuillemin aboutit à cette classification en précisant les conditions dans lesquelles ce que Martial Guéroult nomme jugement thétique devient nécessaire ; et par une détermination plus rigoureuse des possibilités de jugement thétique.

Dans sa forme de système, comme dans sa teneur ontologique, la philosophie est solidaire de la mise en usage des axiomatiques, c'est-à-dire d'une révolution dans l'usage du langage par la création de méthodes permettant les démonstrations déductives à partir d'hypothèses, révolution qui pose ses propres questions ontologiques (qu'est-ce qu'un nombre ? un point ? une ligne ?) et rend caduques les explications mythiques du monde de l'expérience commune. La philosophie naît des ombres des axiomatiques, comme la lumière exigée par ces ombres, et n'est pas par hasard, mais de fondation, réponse systématique aux questions ontologiques. Les systèmes philosophiques sont donc soumis à une double exigence : à celle de cohérence, de consistance, comme les axiomatiques ; et à celle de trancher entre ce qui est véritablement et ce qui n'est qu'apparence. La question est donc de savoir comment ces deux exigences peuvent être conjointement satisfaites.

Une réflexion sur les solutions philosophiques apportées aux apori [...]

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Pour citer l’article

Jacques MOUTAUX, « PHILOSOPHIQUES SYSTÈMES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/systemes-philosophiques/