SYNDICATS AGRICOLES

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Évolution historique jusqu'à la Seconde Guerre mondiale

Trois options idéologiques constitutives

Comme dans la plupart des premiers pays industriels, le syndicalisme a été reconnu officiellement, en France, à la fin du xixe siècle avec la loi du 21 mars 1884. Son origine est avant tout « ouvrière » ce dont témoignent les débats parlementaires et son objet principal, à savoir la levée du délit de coalition sur le marché du travail. La petite histoire a retenu que c'est de façon assez fortuite, presque à la dernière minute, que cette loi a été étendue au secteur agricole. Cela montre que le monde agricole n'en était pas demandeur, sinon, il se serait manifesté beaucoup plus tôt par l'intermédiaire de ses élus. Pourtant, il saura s'en saisir avec beaucoup d'efficacité au point qu'aujourd'hui le taux de syndicalisation des agriculteurs est de 50 p. 100 environ, contre 8 à 9 p. 100 chez les salariés.

En légalisant le syndicalisme, le législateur opère un retour en arrière. En effet, à la fin du xviiie siècle, les premiers pays industriels ont proclamé les grands principes du libéralisme économique. Les grèves et ce qu'on appellera plus tard les syndicats sont prohibés car considérés comme des entraves à la libre concurrence sur le marché du travail. Or ce dernier apparaît profondément conflictuel. En dépit du Code pénal qui les réprime sévèrement, des grèves éclatent et sont durement matées par les forces de l'ordre. Pour résoudre cette « question sociale », une vaste production idéologique, que l'on peut classer très schématiquement en trois grandes orientations, émerge et se construit tout au long du xixe siècle.

Les socialistes militent en faveur d'une réappropriation collective des moyens de production par les travailleurs salariés afin de réconcilier la forme de propriété avec le caractère collectif du travail. Pour les plus radicaux, cette réappropriation doit passer par une conquête révolutionnaire du pouvoir politique ; pour les tenants d'un socialisme réformiste, cela doit passer par la voie démocratique. Concernant l'agriculture, la grande propriété, principalement, est remise en cause en vertu du slogan : « la terre à ceux qui la travaillent ».

À l'opposé, le néo-corporatisme du catholicisme social considère que la propriété privée est un droit naturel et que c'est l'individualisme bourgeois triomphant depuis la Révolution qui est la cause de la « question sociale » pour avoir détruit les vieilles solidarités de métier. Aussi, pour exorciser la lutte des classes, il entend reconstituer ces solidarités en proposant de restructurer la société verticalement par professions organisées – les corporations – auxquelles l'État concéderait des pouvoirs réglementaires d'auto-administration.

Entre les deux, le courant solidariste, incarné par le Parti radical sous la IIIe République, convient avec les socialistes que les relations de travail sont caractérisées par une inégalité de rapports de force qui engendre une subordination des travailleurs. Cependant, il ne remet pas en cause la propriété privée des moyens de production. En revanche, il considère que celle-ci est grevée d'obligations. Il se prononce pour un impôt progressif sur le revenu et pour l'instauration de différents correctifs permettant de pacifier les relations de travail, de favoriser la négociation entre partenaires sociaux – ce dont participe la reconnaissance des syndicats –, de protéger socialement les travailleurs... Enfin, il milite ardemment en faveur du mouvement coopératif et du mutualisme – un engagement que partagent, toutefois, les deux courants précédents. Ces trois grandes orientations idéologiques vont, chacune, influencer le mouvement professionnel agricole naissant.

L'indifférence apparente du monde agricole à la loi sur les syndicats s'explique par le fait qu'il disposait déjà d'organisations qui n'étaient pas considérées comme constituant un délit de coalition : ce sont les sociétés d'agriculture et les comices agricoles. Les premières, apparues sous l'influence des physiocrates vers 1760, regroupent des propriétaires fonciers et divers notables férus de progrès des sciences et de l'agriculture. Ce sont des lieux d'échange de connaissances et d'expériences agronomiques, mais aussi d'expression de vœux à l'adr [...]

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Écrit par :

  • : ingénieur agronome, docteur en histoire contemporaine, ingénieur de la recherche à l'Institut national de la recherche agronomique

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Pour citer l’article

Jean VERCHERAND, « SYNDICATS AGRICOLES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/syndicats-agricoles/