SYMBOLISMELittérature

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Constitution d'un système littéraire

Un système littéraire est constitué par le sentiment que s'articulent entre elles, de manière cohérente et convaincante, quatre représentations : une image de ce qu'est un auteur, une image du public, une image de l'œuvre et enfin la représentation de ce qui les qualifie toutes trois, et les garantit comme exprimant la condition faite à la littérature en une époque donnée. Écrivains et lecteurs peuvent adhérer ou croire se soustraire à ce système, il s'impose pourtant aux acteurs de l'innovation littéraire, jusqu'aux éditeurs, aux clients des librairies, et il se confond rarement avec les idées d'un homme ou d'une école : l'école romane, déclarée par l'auteur du Manifeste symboliste de 1886, Jean Moréas, ne suffit pas à instaurer un système nouveau, et, si ce qu'on nomme symbolisme a pu régir l'invention littéraire pendant quelques années, c'est moins comme un corps de doctrines, d'ailleurs diverses et parfois contradictoires, que comme un ensemble de représentations dominantes.

Représentation de l'écrivain

C'est à travers la période « décadente », au début des années 1880, avant qu'il soit question de symbolisme, que se précisent quelques traits de la représentation de l'écrivain dans le symbolisme futur. On les trouve par exemple dans Les Poètes maudits de Verlaine (1884) ou dans le regard que la même année, dans À rebours, Des Esseintes, le personnage de Huysmans, porte sur eux ; ou encore dans le premier numéro des Taches d'encre (nov. 1884). Ce sont d'abord des noms : Corbière, Rimbaud et Mallarmé, auxquels Verlaine ajoutera, dans une édition ultérieure de son livre, Villiers de L'Isle-Adam et lui-même. Puis une situation : le titre de Verlaine, les réflexions de Des Esseintes sur Baudelaire, Gustave Moreau, Villiers, Barbey d'Aurevilly, Verlaine, Mallarmé marquent bien que l'artiste véritable travaille à contre-courant de son siècle. Cela traduit une réalité : Charles Cros, Verlaine et Mallarmé sont exclus en 1876 du Parnasse contemporain. L'innovation littéraire, depuis le milieu des années 1870, semble monopolisée par le roman naturaliste. La poésie, d'ailleurs intégrée depuis le second Empire dans un système littéraire commun au Parnasse et au réalisme, est rarement, depuis une décennie, l'enjeu public de l'évolution littéraire reconnue et discutée.

Le livre de Huysmans eut du succès, surtout à l'intérieur du « champ de foire littéraire » (Huysmans), auprès de ceux qui lisaient Les Poètes maudits. Mais l'effet de ces deux textes fut moins de « révéler » des inconnus (la découverte de Rimbaud ne prend son plein effet que deux ou trois ans plus tard) que de préciser la figure du poète méconnu. Celle-ci s'oppose à la représentation de l'écrivain novateur que venaient de mettre en avant Zola et le groupe de Médan : celle du romancier qui participe passionnément à la vie moderne, supérieurement apte à en exprimer toutes les manifestations, dans une œuvre d'où sa personnalité s'est retirée, comme il convient à une fonction qui s'apparente à celle d'un savant. Et pourtant Huysmans passait pour « le disciple le plus artiste de M. Zola ». Ainsi s'articulent, logiquement et historiquement, le système naturaliste et sa demi-contestation décadente : la structure du récit naturaliste oppose un milieu et un individu qui le trouble. Le roman se termine avec un retour à l'équilibre, l'intrus éliminé (Le Ventre de Paris), l'individu écrasé par la fatalité du milieu (L'Assommoir) ou, plus rarement, le milieu lui-même modifié (Au bonheur des dames). La mise en scène de l'artiste comme individu marginal ou déviant peut entrer dans cette logique naturaliste, mais elle en inverse les valeurs. C'est justement la donnée d'À rebours, où un aristocrate névrosé, d'une originalité extrême, décide de construire le milieu de ses désirs, contre ses contemporains.

C'est pourquoi on retrouve sans grand mal dans la littérature des « décadents » les poncifs naturalistes : la névrose (Rollinat, Les Névroses, 1883), l'alcoolisme ou la drogue, l'obsession et la perversité sexuelle, le macabre, la débauche d'art. Mais tout ce qui apparaissait chez les personnages naturalistes comme autant d'anomalies désigne maintenant l'irréductible individualité. La pose de la décadence est un rôle trouvé dans un roman naturaliste. De là une part de provocation, d'ironie, voire de « blague », inséparable du ton des « décadents » et de leurs prédécesseurs, Hydropathes et Fumistes, et qui répond en somme aux Déliquescences d'Adoré Floupette (1885), satire qu'accueillirent souvent dans la gaieté ceux qu'elle moquait.

Décadents

Pourquoi « décadence » ? Verlaine (« Je suis l'Empire à la fin de la décadence », dans Jadis et Naguère, 1883) relève une vieille accusation pour en faire un drapeau. On aurait pu relever d'autres épithètes, enseignes de marginalité : l'accusation de folie par exemple donne lieu à une petite revue (Le Fou, en 1883, avec Darzens, Quillard, René Ghil, Stuart Merrill) et le premier numéro des Taches d'encre de Barrès traite de « psychologie contemporaine », en précisant : « La Sensation en littérature : la folie de Charles Baudelaire (Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Rollinat, Des Esseintes). » Mais ce même Barrès accepte le terme de décadents, qui prévaut.

La référence à la basse latinité, en dépit du Latin mystique de Gourmont (1892), signale surtout la volonté d'interrompre le projet littéraire français qui, de Du Bellay à Hugo, se confondait avec un projet de civilisation. En les découplant, on déclare désormais la poésie d'autant plus nécessaire, d'autant plus pure qu'elle dit moins, et se détourne du public. Le poète, dernier de la lignée, annonce une fin à cette littérature, envers laquelle l'« Art poétique » de Verlaine affiche sa désinvolture.

Peut-on « expliquer » ce thème de la décadence par la défaite de 1870-1871, la perte de l'Alsace-Lorraine et la Commune ? Très partiellement, dans la mesure où il est déjà présent sous le second Empire et dans le projet même des Rougon-Macquart. C'est au contraire, dirait-on, la défaite qui a gelé pour dix ans des attitudes et des propos à peu près tous présents dans le Jean-des-Figues de Paul Arène en 1870. De plus, ce thème pénètre aussi l'imagination allemande, italienne ou anglaise.

Le mot « décadent » est donc une métonymie qui exprime, avec un pessimisme ostensiblement nourri de Schopenhauer, le paradoxal rapport de l'écrivain avec [...]

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  • : docteur d'État, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de littérature française à l'université de Tours

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Pour citer l’article

Pierre CITTI, « SYMBOLISME - Littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/symbolisme-litterature/