SUSO (entre 1296 et 1302-1366)

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La doctrine mystique de Suso

Outre le Livre de Vérité, Suso a écrit un Livre de la Sagesse éternelle (tous deux en allemand, ainsi que des sermons et des lettres) et, en latin, L'Horloge de la Sagesse. Le ton en est plus personnel que celui des textes eckhartiens et, sous des formes souvent allégoriques, ils renvoient de façon moins discrète à une expérience vécue. Mais, qu'il s'agisse de la Vérité hypostasiée ou de la Sagesse biblique à figure féminine, ce qu'enseigne cette maîtresse est toujours un dépouillement intérieur qui « commence et finit dans l'unité ». « Tranquille obscurité demeurant en elle-même », la « Déité » est en même temps puissance de diffusion, en sorte que la créature réellement dénudée peut devenir par adoption ce que le Verbe même est par filiation. Il faut noter que, dans plusieurs passages, plus explicitement qu'Eckhart (et que Tauler), Seuse souligne les limites de la logique commune – celle de la non-contradiction – et montre de quelle manière il la faut dépasser pour s'élever jusqu'à l'« abîme » d'une unité tout à la fois féconde et suffisante à elle-même. Avant Nicolas de Cues, il lie la « docte ignorance » – l'« agnosie » enseignée par le pseudo-Denys dans sa Théologie mystique – à la nécessaire saisie de « deux choses opposées en une seule chose ». Mais, au-dessus de toute dialectique, puisque le néant est « non-être de tout ce qui se peut dire ou penser », seule une âme dénudée remonte réellement à sa source éternelle.

Dans ce raptus, qui dure à peine quelques instants, la créature se sent au-delà de tout péché ; sa « régénération » s'identifie à la « Génération » même du Fils. Et s'il semble que sa volonté se soit alors annihilée, c'est seulement parce qu'« elle n'a plus besoin de vouloir » et que l'éternelle volonté divine opère seule en elle. On ne s'étonne pas que ces formules, parfois plus abruptes que celles d'Eckhart, aient pu surprendre. Dès le départ cependant, Seuse les corrige sur le mode poétique qu'il affectionne ; au sixième chapitre du Livre de Vérité, il évoque la vision d'un « sauvage sans nom » qui se croit « libéré » parce qu'il accomplit, dit-il, « toutes ses volontés sans distinction ». Bien qu'elle s'appuie sur certaines expressions paradoxales du maître, cette exégèse semble incorrecte à Seuse. Rappelant que le néant divin est moins indétermination que donation suréminente d'être et source d'ordre, il tient que la créature doit se connaître d'abord comme différente de Dieu (en raison d'une altérité qui, certes, n'est pas « en » Dieu, mais vient « de » lui). L'erreur bégarde est de prendre pour réelle désappropriation de cette différence ce qui aboutit justement à faire d'elle un absolu. Les censeurs d'Eckhart n'ont pas compris que toute affirmation qui touche au mystère divin exige qu'aussitôt on lui juxtapose sa contradictoire. Déjà Plotin, dans la sixième Ennéade, pour sauvegarder la transcendance de la première hypostase, faisait de l'union mystique moins une fusion qu'un contact de « deux en un ». Seuse reste donc proche de la vraie tradition néo-platonicienne lorsqu'il écrit que « l'homme doit devenir un dans le Christ et, cependant, rester distinct, uni et non uni, mais un avec lui » (Livre de Vérité, VI).

On notera pourtant qu'il parle ici du Christ, non de la « Déité », ni même du Verbe incréé. C'est que l'humanité de Jésus tient une place plus centrale chez lui que chez son maître. Témoin de l'évolution de la sensibilité religieuse au xive siècle, Seuse, tout en prêchant le total dépouillement, vit avec grande intensité l'expérience d'une « kénose » qui est un chemin de Croix. Dans un langage souvent apparenté à celui des poètes courtois, il chante un amour (Minne) qui est d'abord la douleur de l'absence. Il insiste sur l'image du Christ flagellé, couronné d'épines, et le monde est pour lui « une ville en ruines » où, même « sous des habits religieux », de vrais « animaux sauvages à forme humaine », qui « chassent Dieu de leur cœur », ne cessent ainsi de renouveler le mystère d'iniquité (Sagesse éternelle, I, 6). Si ces visions terribles sont parfois compensées par des images de jeunesse et de printemps, jamais Seuse n'a conçu la purification et la « percée » eckhartiennes sans des épreuves qui dépassent de loin celles que les romans médiévaux réservent aux plus hardis chevaliers.

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Maurice de GANDILLAC, « SUSO (entre 1296 et 1302-1366) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/suso/