SURRÉALISMESurréalisme et art

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L'art surréaliste est-il possible ?

Le point de départ de l'activité artistique au sein du surréalisme est double. Il y eut d'une part le contexte général de l'époque, d'autre part les préoccupations, voire les préférences personnelles, en général avouées comme telles, de Breton. Le contexte de l'époque est dominé par trois phénomènes : la « reconstitution » par le cubisme d'une vision du monde qui se croyait totalement libérée de la vision traditionnelle (espace à trois dimensions, etc.) ; l'aboutissement dans le dadaïsme de la subjectivité romantique (dans sa lecture extrémiste, tout ironique) ; enfin le phénomène passager, mais ressenti comme tout à fait égarant aussi bien par Apollinaire que par Picasso, qui encouragea Chirico à ses débuts, de la «  peinture métaphysique ». Celle-ci ne cessera de jouer un rôle fécondateur et révélateur dans le mouvement, rôle conforme à son ontologie, tout en trouvant chez les surréalistes les pionniers d'une exégèse encore incomplète à ce jour.

Quant aux préférences personnelles de Breton, elles furent un facteur surdéterminant assez complexe. Toujours dans le premier Manifeste, quand Breton énumère les « précurseurs » du surréalisme dans l'« écriture » (« X est surréaliste dans, etc. »), il ajoute en note qu'il pourrait en dire autant de quelques philosophes et de quelques peintres. Parmi ces derniers, il mentionne seulement Uccello, Seurat, Gustave Moreau, Matisse (pour La Musique), Derain, Picasso (« de beaucoup le plus pur »), Braque, Duchamp, Picabia, Chirico (déjà au passé) « si longtemps admirable », Klee, Man Ray. Cette liste révèle tout simplement les goûts du jeune poète et théoricien : certains noms vont disparaître très vite (notamment Klee, dont ultérieurement Breton ne cachait pas dans la conversation qu'il tenait son œuvre pour largement factice et issue de « recettes »). D'autres se justifient marginalement (d'Uccello, Breton ne connaît sans doute, à cette date, par une carte postale, que La Profanation de l'hostie, dont le titre joue pour beaucoup dans son admiration). Quant à Gustave Moreau, le fondateur du surréalisme a raconté lui-même comment sa conception de la femme avait été entièrement modelée, dans son adolescence, par les visites qu'il fit au musée de la rue La Rochefoucauld, ouvert en 1904. C'est déjà signaler l'érotisme comme une composante, ou plutôt une direction, essentielle, de l'art dans le surréalisme. Comme la plupart des artistes surréalistes ont connu la psychanalyse aussi bien qu'il se pouvait, en France, entre 1920 et 1960, c'est assez pour dire qu'on chercherait en aveugle un « défoulement » involontaire de leur sexualité individuelle dans leurs œuvres.

Les derniers noms de la liste méritent de retenir davantage l'attention, en ce sens qu'ils s'inscrivent dans la phase encore « moderniste » de la naissance du surréalisme. Ce sont ceux des grands précurseurs du début du xxe siècle, considérés par les cubistes eux-mêmes comme des destructeurs de l'art (par exemple Picabia).

Quant à Marcel Duchamp, autant que ses « œuvres » (les ready-made d'avant 1914, la grande peinture sur verre intitulée La Mariée mise à nu par ses célibataires même, quelques « aphorismes »...), c'est son silence ultérieur, son négativisme qui fascinent et qui fascineront Breton. Par la suite, le surréalisme retrouvera son bien le long de ce que Breton appellera la « voie royale », celle qu'illustrent certaines gravures alchimiques, Bosch, Caron, Watteau, Friedrich, Goya, Füsli (entre autres). Indifférents en effet à la notion de « genre », les surréalistes éprouvent quelque méfiance à l'égard du côté artificiel de beaucoup d'œuvres fantastiques (ainsi celle de Redon). Plusieurs aspects de l'expressionnisme (essentiellement Edvard Munch) les passionneront, tout comme Gauguin et même Kandinsky, dont Breton tiendra à faire l'invité d'honneur des surréalistes exposant au Salon des surindépendants, lors de son installation définitive à Paris (1933). En effet, Kandinsky se refuse à séparer ce qu'il nomme magnifiquement la « nécessité intérieure » de la nécessité naturelle : précurseur de l'automatisme gestuel en 1914, il aime à référer plus tard son répertoire de signes cristallins au lever des constellations ou au travail nidifiant des oiseaux. Mais il s'agit là de phénomènes d'adaptations successives du surréalisme à son propre développement. Breton ne confondra jamais non plus sa quête du « merveilleux » avec celle de la « surprise pour la surprise ». À cet égard, la déception causée par le brusque reniement de Chirico, et la colère qu'elle provoqua, est à la mesure des horizons qu'en quelques années la peinture dite métaphysique avait ouverts au surréalisme : ceux mêmes de l'acte magique ou divinatoire retrouvé, sans mysticisme aucun.

Si grande était l'exigence intellectuelle et éthique des surréalistes que l'idée même de « peinture surréaliste » fut contestée aux origines du groupe. Ce n'est pas par hasard que Breton intitulera Le Surréalisme et la peinture sa réplique à la dénégation de Pierre Naville (La Révolution surréaliste, no 3) : « Il n'y a pas de peinture surréaliste : ni les traits du crayon livré au hasard des gestes, ni l'image retraçant les figures du rêve, ni les fantaisies imaginaires ne peuvent ainsi être qualifiés. » Breton, pour l'essentiel, « reconnaît » chez certains peintres des éléments afférents au surréalisme, à la pensée surréaliste, mais se garde d'épiloguer sur les « moyens » qu'ils mettent en œuvre. À peine, et sans établir entre eux de hiérarchie, commente-t-il de plus près ceux des peintres qui appartiennent à cette époque au groupe. Encore une émotion égale se manifeste-t-elle (« L'œil existe à l'état sauvage ») au souvenir des premiers grands Picasso « analytiques » en camaïeu et à l'évocation des bois découpés d'Arp, si proche du surréalisme par sa liberté et son sens poétique, mais qui ne fut jamais qu'un ami du mouvement. C'est pour des raisons analogues qu'il saluera les « dames du temps présent » dont Man Ray passe la revue photographique, ou plus tard (1945) les sculptures tropicales de Maria Martins. En novembre 1925 aura lieu, galerie Pierre, la première exposition du groupe qui réunit Arp, Chirico, Ernst, Klee, Masson, Miró, Picasso, Man Ray, et un homme qui n'a pas de contact en profondeur avec le mouvement, Pierre Roy. Autres références, placées très haut et qui, elles, exerce [...]

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Pour citer l’article

Gérard LEGRAND, « SURRÉALISME - Surréalisme et art », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/surrealisme-surrealisme-et-art/