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Le sujet psychanalytique

Ce passage à la limite opéré par Descartes n'avait pourtant cessé d'être contesté tout au long de l'histoire de la philosophie. « Veritas filia temporis », rappelait G. Vico : la vérité est fille du temps, non de l'évidence instantanée. Aussi bien l'idéal de la science moderne, n'admettant comme valeur que l'idée claire et distincte, se montrait-il totalement inapplicable dans le monde de la praxis. Descartes, recherchant avant tout la justesse matérielle, « coupe la gorge, selon Jean-Baptiste Rousseau, aux poètes et aux orateurs, qui, seuls, accoutument à la justesse métaphysique ». Bref, la science laisse hors d'elle-même tout le champ de l'irrationnel d'où l'humanité se constitue comme son propre principe à elle-même.

Mais Kant, après avoir défini le sujet comme « foyer vivant d'aperception transcendantale », fit sans doute le pas le plus décisif en ce qui concerne la critique du cogito cartésien. Si le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations, c'est un « objet » dont nous n'avons aucun concept, ou un concept seulement problématique. Aussi bien toute connaissance nous en demeure-t-elle à jamais interdite, l'idée d'une condition générale de l'unité de la représentation ou encore l'idée d'un inconditionné ne pouvant être pensée sans contradiction. « Par ce « moi », par cet « il », ou par ce « ça » (la Chose) qui pense, on ne représente rien de plus qu'un sujet transcendantal des pensées : X. Et ce n'est que par ces pensées qui sont des prédicats que nous connaissons le sujet. »

Formule qu'on pourrait croire freudienne avant la lettre, à ceci près que cet interdit dont Kant frappe le sujet « inconnaissable » de la science est celui-là même qu'a levé la psychanalyse : le sujet est sujet d'un savoir qu'il ne connaît pas, ce qui provoque la chute du sujet supposé savoir. Ce dont la psychanalyse s'efforce de promouvoir non tant l'expression que la révélation, c'est cette vérité contradictoire qui habite le sujet, qu'il « n'est pas sans savoir », comme l'écrit Freud, et que pourtant il ne « connaît » pas ; parce que le propre de cette vérité est d'interpréter avec les connaissances acquises, de manière à exiger l'héroïsme chez qui assumerait vraiment le trouble qu'elle engendre.

Ainsi le sujet freudien se constituera d'une « réduction » de l'homme non seulement au sujet qui pense, non seulement au sujet qui parle, mais au sujet de la pensée inconsciente et au sujet d'une parole désavouée et trouée. Être énigmatique qui n'apparaît que pour disparaître, le sujet psychanalytique glisse sous une nasse, s'ouvrant et se refermant sur une prise qui ne pourrait jamais être la bonne, puisque le sujet est, par essence, ce qui échappe à la définition. L'image qu'on en pourrait encore donner – pour rester dans le registre halieutique – serait celle d'un « poisson » problématique face auquel le langage ferait fonction de piège, voire de hameçon, venant buter contre sa proie et ne ramenant que des fantômes.

Ce qu'il faudra alors penser, c'est la dialectique où le sujet ne cesse de se destituer en même temps qu'il se constitue dans un temps toujours double qui est celui de l'aliénation et de la séparation. Mais deux niveaux de « refente » sont à distinguer, connotés par cette unique barre dont le sujet s'éprouve marqué dans l'algorithme lacanien : l'aliénation du sujet dont l'« unification » ne s'opère jamais que par la voie d'un autre – l'image étrangère – ; et, d'autre part, l'asservissement du sujet non seulement au langage en général, mais à un discours qui le positionne dès sa naissance, ne serait-ce que par le biais du nom propre.

Dès 1920, Freud, conscient du danger qu'il y aurait à hypostasier l'inconscient comme réservoir des pensées refoulées, distribue celui-ci entre trois instances entre lesquelles le sujet se trouve écartelé : le ça, où les pulsions trouvent leur premier mode d'expression psychique et dont les représentants représentatifs (Vorstellungsrepräsentanz) seront soumis au refoulement ; le surmoi, qui, formé à l'image non des parents mais du surmoi de ceux-ci, risque de provoquer une désintrication des pulsions par suite de l'incompatibilité des impératifs qu'il engendre avec les exigences pulsionnelles ; le moi, enfin, qui, se déterminant par l'actualité historique, devrait jouer le rôle de pondérateur face aux pressions internes et externes.

Or, c'est toujours à cette trinité freudienne que Lacan se réfère, pour en généraliser la portée. Définissant le sujet comme « parlêtre », il situe celui-ci d'une exclusion hors des trois demeures qu'il ne cesse de hanter, ses trois « dit-mansions » : le réel, qui « cause tout seul » et qui, comparable à la vérité spinoziste, se révèle par la manière même dont le sujet le manque ; le symbolique, qui constitue le lieu d'ancrage du sujet dans cet « Autre » dont le nom du père devient le signifiant, en tant qu'emplacement de la Loi ; et enfin l'imaginaire, suivant lequel le sujet, fasciné par son alter ego, s'anticipe seulement dans un mirage et s'aliène d'autant plus qu'il s'affirme davantage comme moi.

Notons qu'au contraire du réel, qui emporte sa place avec lui, tel le soulier sa semelle, le symbolique a pour essence de toujours manquer à sa place, ses chaînes se déplaçant en un glissement perpétué du signifié sous le signifiant qui constitue le rapport métonymique. La propriété du signifiant étant de ne pas « coller » à la chose, son « existence » s'affirme au-delà de toute matérialisation phonique ou scripturaire déterminée. La trace s'efface, mais le signifiant demeure, justement parce qu'il ne symbolise qu'une absence, parce qu'il est toujours destituable et jamais fonctionnel. Ainsi s'affirme la supériorité de la parole par rapport à l'écrit, qui se fige en image : l'œuvre accomplie désespérera toujours le sujet, fatigué à l'avance de ces jeux que les signifiants ne peuvent pourtant opérer sans lui.

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Pour citer l’article

Baldine SAINT GIRONS, « SUJET », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sujet/