SUBLIMATION, psychanalyse

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De la purification des traces à la parousie mythique

De l'usage chimique Freud retient la notion de dialyse ; mais d'emblée le concept est rendu solidaire d'une théorie de la mémoire. Et dix ans avant les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1905), les lettres à Fliess laissent présager l'évolution ultérieure, dans une double référence aux registres de l'éthique et de l'esthétique. Plus précisément, la sublimation est alors conçue non seulement comme principe de purification des souvenirs dans l'élaboration des fantasmes, mais encore comme « privilège » des « grands » hommes, capables seuls de conférer leurs lettres de noblesse aux ombres surgies du passé. Que le désir vise au cœur de la réalité l'inexistence comme telle, c'est en même temps dire sa nature nostalgique. Le souvenir voit alors son existence réduite à celle d'un « signe », clignotant étrange issu de traces mnésiques, caractérisées par l'extrême labilité tant de leur teneur que de leur mode d'ordination.

Cependant, certains signes s'avèrent plus efficaces que d'autres, ou plutôt les inscriptions sont susceptibles d'un travail de transposition plus ou moins heureux. Certes, le souvenir est déjà sublimé dans la mesure où il donne lieu, non à une impulsion, mais à un fantasme ; néanmoins, il faut encore établir une hiérarchie entre les fantasmes, puisque certains d'entre eux ont le pouvoir de prémunir contre les conséquences de l'histoire propre du sujet. Ainsi Goethe, prêtant à Werther son propre amour pour Lotte Kästner, parvient à trouver une issue à son désir de mort passionnel en s'identifiant fantasmatiquement à Jérusalem, dont il avait appris la mort tragique. Goethe a « vraisemblablement joué » avec l'idée de suicide, dit Freud, ce dont on trouve confirmation dans le récit autobiographique Poésie et Vérité : l'admiration du poète pour « la grandeur et la liberté d'esprit » avec laquelle l'empereur Othon se donna la mort engendra chez lui une si haute idée de cet acte que la tentative vaine et répétée d'imitation qu'il en fit déboucha sur un éclat de rire. Et la vie, pour reprendre l'expression de Hegel, se mit à « supporter la mort », c'est-à-dire cette crucifixion démente des désirs inassouvis pour un plus libre épanouissement du désir. Dans cet engrenage d'un désir de mort sur un désir de mort sublime s'effectue ainsi la première sublimation, celle où l'instance d'éternité révèle au désir sa carence constitutive, touchant l'obtention d'une satisfaction immédiate.

Les Souffrances du jeune Werther, Goethe

Photographie : Les Souffrances du jeune Werther, Goethe

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), le premier, sut mettre en scène, notamment dans Les Souffrances du jeune Werther (1774), le terme métaphorique de sublimation pour « caractériser » et « travailler » certains états d'âme. Illustration de Tony Johannot. 

Crédits : AKG

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Goethe résolut donc de vivre ; mais pour que ce rire puisse perdre de son caractère abrupt, il fallait qu'il puisse s'inscrire dans la continuité de l'existence, de sorte que la claire conscience du burlesque fût transformée en raison de gaieté. « Pour pouvoir vivre avec sérénité, écrit Goethe, il me fallait accomplir une tâche poétique, où serait exprimé tout ce que j'avais ressenti, pensé et rêvé sur ce point essentiel. » Aussi bien la tragi-comédie du désir prétend-elle se ressaisir elle-même, dans une œuvre qui en exprime non point tant la réalité historique que la vérité.

La création artistique ne saurait, en effet, résulter d'un retour au passé ; c'est bien plutôt la résurrection de ce même passé impuissant à soutenir son être et effectuant une ultime et dérisoire tentative pour échapper au néant, en se liant dans une « forme » universelle, celle de la réalité effective d'une œuvre. Qu'est-ce alors que la création, sinon la parousie éclatante de ce qu'aurait été, tel un vieux mythe, le premier amour ou la première amitié ? Cités à deux reprises par Freud, les vers de la dédicace du Faust prennent à cet égard une valeur exemplaire :

Vous voici donc à nouveau, formes vacillantes,Qui apparûtes naguère à mes regards encore [troubles.Tenterai-je, cette fois, de vous saisir et fixer ? [...]Comme une vieille légende à demi effacée,Remontent à votre suite les premières amitiés[et le premier amour.

Cependant – Freud le disait lui-même – les propos de Goethe pourraient servir d'exergue à toute analyse. « Trouver l'objet sexuel n'est en somme que le retrouver.  [...]

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Pour citer l’article

Baldine SAINT GIRONS, « SUBLIMATION, psychanalyse », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sublimation-psychanalyse/