SUBALTERN STUDIES

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Naissance d'un courant

Ce courant est d'abord un produit de la conjoncture politique de l'Inde des années 1960 et 1970 et des remaniements historiographiques de ces années. Cette période fut marquée, dans le domaine politique, par l'éclosion d'un mouvement révolutionnaire d'inspiration maoïste connu en Inde sous le nom de « naxalisme » et, sur le plan de l'historiographie, par l'émergence simultanée de deux écoles opposées, l'une d'inspiration à la fois nationaliste et marxiste et l'autre, connue sous le nom d'« école de Cambridge », formée au début des années 1970 autour des historiens John Gallagher et Anil Seal, d'orientation fonctionnaliste et critique par rapport au nationalisme indien. Dans l'introduction au volume I des Subaltern Studies, qui constitue une sorte de manifeste-programme, Ranajit Guha les qualifiait toutes d'eux d'élitistes. Il se fixait pour objectif l'avènement d'une historiographie qui ferait du peuple indien, défini comme les « subalternes », c'est-à-dire « la différence démographique entre la population totale de l'Inde et tous ceux qui en constituent l'élite », l'acteur central de l'histoire du pays.

Ce projet historiographico-politique avait trois inspirations théoriques principales : Mao, Antonio Gramsci et les ténors de l'histoire sociale « radicale » britannique, tel Edward P. Thompson. À Mao, Guha empruntait avant tout son populisme révolutionnaire, son éloge de la révolte (« on a raison de se révolter »). Mais le marxisme ouvert de Gramsci, dans ses Quaderni del carcere (1947-1951), rapidement traduits en anglais, constituait la référence théorique la plus revendiquée (la thématique des subalternes lui a été empruntée), même si l'influence réelle de Gramsci sur Guha paraît avoir été assez superficielle. En revanche, la référence aux historiens marxistes anglais comme Thompson était moins explicite chez lui, mais leur influence sur certains de ses disciples était forte. En fait, c'était l'opposition aux thèses fonctionnalistes de l'école de Cambridge qui, sur le plan historiographique, constituait le véritable ciment du groupe.

Pour les réfuter, Guha cherchait à démontrer l'existence, dans le peuple indien, d'une conscience politique élémentaire, antérieure à toute influence de discours venus de l'élite. Outre des analyses ponctuelles de mouvements spécifiques ignorés par l'historiographie dominante (comme les soulèvements tribaux analysés par David Arnold dans son article du volume I, « Rebellious Hillmen : the Guden-Rampa Risings, 1839-1924 »), cet effort prit la forme d'un livre publié par Guha lui-même en 1983 sous le titre d'Elementary Aspects of Peasant Insurgency in Colonial India. Il y prenait pour objet un ensemble de soulèvements paysans dans l'Inde coloniale du xixe siècle, et tentait de montrer qu'ils n'étaient pas de nature pré-politique, mais reflétaient une conscience politique déjà formée. Pour ce faire, il ne s'appuyait pas sur des sources provenant des milieux populaires eux-mêmes, car ces derniers n'avaient guère laissé de traces écrites, mais exclusivement sur une lecture « à contre-fil » (against the grain) des sources officielles rassemblées par les administrateurs coloniaux, qui constituaient d'après lui une « prose de la contre-insurrection ». Ce décodage du discours officiel, pour en faire surgir la conscience et la capacité d'initiative des subalternes, constituait le grand apport méthodologique du livre, et il ouvrait la voie à une convergence avec les nouvelles tendances historiographiques privilégiant l'analyse du discours (ce qu'on appelle le linguistic turn).

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Écrit par :

  • : agrégé d'histoire, docteur d'État ès lettres, directeur de recherche au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Claude MARKOVITS, « SUBALTERN STUDIES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/subaltern-studies/