SPORT (Histoire et société)Sociologie

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Une définition introuvable pour un objet paradoxal

À le considérer sous le seul aspect des sports d'affrontements, les historiens ont pu souligner que les hommes ont toujours joué à se battre. Ce qui s'est pérennisé à travers les civilisations, ce sont des jeux de luttes et de batailles dans lesquels la violence physique, plus ou moins atténuée, peut se donner libre cours. Mais ce qui s'est indéniablement opéré à travers le temps, c'est une euphémisation progressive de la violence des combats à travers l'édiction de règles précises fixant, pour chaque type de sport, des limites strictes et volontairement acceptées à son exercice, et l'interdiction de gestes jugés dangereux.

Bientôt, on pourra concevoir le progrès de l'homme et l'assimiler au progrès objectif de ses performances. Cette assimilation, qui ne va pas de soi, repose sur un ensemble de conditions philosophiques, économiques, technologiques nouvelles – évidemment ignorées des Grecs – qui furent réunies dans les sociétés pré-industrielles dès la fin du xviiie siècle. C'est un contexte où s'articulent des idées et des idéaux, des techniques et des instruments de mesure, pour se constituer en système de pensée et d'action cohérent et inédit applicable à l'homme au travail ou en jeu. En Europe occidentale, on conçoit la possibilité d'un « perfectionnement humain » et d'un développement des ressources organiques qui entretiennent des relations avec le souci d'augmentation du « pouvoir industrieux » de l'homme ; lui-même étant lié aux pouvoirs montants du machinisme industriel et aux effets fascinants que les pratiques zootechniques produisent sur les organismes vivants. Ce sont des idées et des pratiques immédiatement appliquées aux athlètes professionnels soumis à l'entraînement intensif visant à décupler leur puissance organique avant qu'ils ne les exploitent dans des pratiques compétitives réglées par l'évaluation métrique et chronométrique. C'est, dans le même temps, la création d'un corps de spécialistes, rompus aux applications à l'homme des méthodes « inhumaines » de préparation des chevaux de courses ou des animaux de combat. Puis c'est l'instauration d'une bureaucratie définissant les conditions réglementaires de déroulement des compétitions et garantissant les parieurs contre les tricheries. Enfin, le sport semble répondre historiquement à la création d'une morale, d'un « ethos de loyauté » dans les rapports conflictuels et combatifs qu'inventent les sociétés où se sont affaissées les valeurs religieuses et les solidarités traditionnelles, mais où progressent les valeurs démocratiques et les joutes parlementaires.

Le sport apparaît aujourd'hui comme un « fait social total » (Marcel Mauss), en ce qu'il peut mettre en branle la totalité de la société et de ses institutions, qu'il engage toutes ses dimensions (politiques, économiques, culturelles, sociales, technologiques, etc.) et qu'il façonne, en même temps, les diverses formes de la vie quotidienne des agents qui la composent (pratiques, représentations, styles de vie, esthétiques, éthiques).

Dans les deux phases de son procès d'institutionnalisation (1880-1914 et 1920-1935), le sport moderne noue l'un à l'autre les deux objets problématiques sur lesquels se jouent, aujourd'hui encore, les prises de positions idéologiques ou théoriques : l'action à la fois nationale et internationale de ses fondateurs visant, d'une part, une concentration de forces sociales procédant à un renouvellement des modèles culturels et éducatifs et, d'autre part, une mobilisation de forces internationales permises par le consensus établi autour de l'organisation de compétitions pacifiques entre nations. Mais la conception d'un sport autonome et idéal, indépendant des partis et des puissances d'argent et élevé au-dessus des nations, est aujourd'hui dépassée. L'articulation de plus en plus évidente que le phénomène sportif national et international a établi avec les grandes fonctions économiques et sociopolitiques depuis les années 1970, la perte d'autonomie des champs sportifs nationaux, plus ouverts aux influences politiques, économiques et financières et de plus en plus soumis aux pouvoirs des grands médias, obligent à reconsidérer ces discours.

Dans la multiplicité de ses formes et la variété de ses fonctions, le sport échappe à une définition univoque parce qu'il fait l'objet d'un processus incessant de légitimation sociale recouvrant d'importants enjeux sociaux et institutionnels, et parce qu'il est toujours investi d'une forte charge normative qui fait de lui un objet culturel ambigu. S'il est, comme on l'a déjà suggéré, un « fait social total », il engage toutes les dimensions physiques, psychologiques, institutionnelles, sociales, culturelles, économiques des individus qui le pratiquent et des sociétés qui le façonnent. Aussi doit-il, pour être compris, être saisi totalement. Pour ce faire, il faut l'inscrire dans le système des relations qu'il entretient avec la culture et la société qui lui donnent aujourd'hui son sens.

Constatant le développement du phénomène, en France, dès avant la Première Guerre mondiale, Georges Hébert, promoteur de la « méthode naturelle » d'éducation physique, définit le sport comme « tout genre d'exercice ou d'activité physique ayant pour but la réalisation d'une performance et dont l'exécution repose essentiellement sur l'idée de lutte contre un élément défini, une distance, une durée, un obstacle, une difficulté matérielle, un danger, un animal, un adversaire et, par extension, contre soi-même ». En analysant la poussée des nouvelles pratiques importées d'Angleterre qui inquiètent les éducateurs physiques, il estime que ce qui fait l'essence du sport est l'idée de lutte, d'effort soutenu et de dépassement de soi, à travers la recherche d'une amélioration de sa performance... Sensible au développement physique intégral, au progrès de l'homme que l'on peut alors en attendre. Hébert avait donc déjà perçu que l'évaluation des performances peut s'effectuer selon deux critères : dans la comparaison sociale instituée et dans une logique d'accomplissement toute personnelle.

Recherchant, dans sa phase de maturité institutionnelle, la signification du sport et les motivations des sportifs qui le vivent si intensément, Michel Bouet estime que le sport est « une recherche de compétition et de performance dans le champ des activités physiques, intentionnellement affrontées à des difficultés ». Ainsi, dans une acception large, le phénoménologue n'omettait pas d'inclure dans sa définition cette dimension aventureuse du sport qui repose sur les défis difficiles qu'on se lance à soi-mêm [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 15 pages

Médias de l’article

Éric Cantona

Éric Cantona
Crédits : Shaun Botterill / Allsport/ Getty

photographie

Yannick Noah, vainqueur à Roland-Garros en 1983, 1

Yannick Noah, vainqueur à Roland-Garros en 1983, 1
Crédits : Steve Powell/ Allsport/ Getty Images

photographie

Éric Tabarly

Éric Tabarly
Crédits : Hulton-Deutsch Collection/ Corbis Historical/ Getty Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article


Écrit par :

  • : docteur d'État ès lettres et sciences humaines, professeur à l'université de Paris-XI

Classification

Autres références

«  SPORT  » est également traité dans :

SPORT (Histoire et société) - Histoire

  • Écrit par 
  • Robert PARIENTÉ
  •  • 12 538 mots
  •  • 5 médias

Entre la naissance de l'acte sportif, accompli par l'homme primitif et les épreuves que des centaines de millions de spectateurs suivent avec passion aujourd'hui, quand ils n'y participent pas, subsiste un fil conducteur que les aléas de l'évolution ne sont pas parvenus à rompre.« Le sport, a écrit Jean Giraudoux, est le seul moyen de conserver dans l'homme les qualités de l'homme primitif. Il ass […] Lire la suite

SPORT (Histoire et société) - Économie

  • Écrit par 
  • Wladimir ANDREFF
  •  • 6 790 mots
  •  • 2 médias

L'expression française « économie du sport » confond ce que l'anglais distingue : un secteur de l'économie (the sports economy) et une analyse économique du sport (sports economics). Cette dernière cherche d'abord à estimer le poids économique du sport. Celui-ci dépend de la demande de sport, laquelle peut être étudiée par grandes catégories : pratiques spor […] Lire la suite

SPORT (Histoire et société) - Le dopage

  • Écrit par 
  • Jean-François BOURG
  •  • 10 038 mots
  •  • 5 médias

Le dopage est un phénomène social de grande échelle. L'homme n'a jamais pu accepter ses limites physiques ou mentales. Le recours à la cocaïne chez l'écrivain, aux amphétamines chez l'étudiant, aux stimulants chez le manager, aux antidépresseurs chez le tourmenté, aux dopants militaires les plus sophistiqués chez […] Lire la suite

SPORT (Histoire et société) - La presse sportive

  • Écrit par 
  • Jacques MARCHAND
  •  • 6 149 mots
  •  • 1 média

La presse sportive se définit « presse comme les autres, sans être tout à fait comme les autres ». Elle est intégrée, aujourd'hui plus qu'hier, à la presse de grande information, aussi bien pour l'écrit, la radio, la télévision que maintenant sur Internet. Elle remplit les mêmes fonctions, elle a les mêmes exigences techniques et éthiques, les mêmes droits, […] Lire la suite

SPORT (Histoire et société) - Sport et argent

  • Écrit par 
  • Pierre LAGRUE
  •  • 7 889 mots
  •  • 3 médias

Sport et argent constituent un couple des plus soudés que la crise financière et économique mondiale de la fin des années 2000 et du début des années 2010 semble, en surface du moins, ne pas avoir affecté – peuvent en témoigner les montants des transferts des joueurs de football (94 millions d'euros versés en juin 2009 par le Real Madrid à Manchester United pour recruter le Portugais […] Lire la suite

PSYCHOLOGIE DU SPORT

  • Écrit par 
  • Christophe GERNIGON
  •  • 1 571 mots

En 1887, un peu plus de dix ans avant l’Américain Norman Triplett pourtant considéré comme le fondateur de la psychologie sociale expérimentale, le médecin neurologue français Charles Féré est le premier à démontrer l’effet positif de la présence d’autrui sur la performance humaine, mesurée alors en termes de force exercée sur une poignée dynamom […] Lire la suite

SPORT (Disciplines) - L'athlétisme

  • Écrit par 
  • Pierre LAGRUE
  •  • 10 662 mots
  •  • 32 médias

Citius, Fortius, Altius(« plus vite, plus fort, plus profond »). Cette devise, proposée en 1891 par le père Henri Didon pour l'Association sportive Albert-le-Grand d'Arcueil et reprise par Pierre de Coubertin pour les […] Lire la suite

SPORT (Disciplines) - Le cyclisme

  • Écrit par 
  • Pierre LAGRUE
  •  • 10 189 mots
  •  • 19 médias

Affaires Festina (1998), Cofidis (2004), opération Puerto (2006), disqualification du « vainqueur » du Tour de France 2006, l’Américain Floyd Landis, mise hors course du maillot jaune de la Grande Boucle, le Danois Michael Rasmussen, en 2007, disqualification rétroactive d’Alberto Contador, premier du Tour en 2010, les sept victoires de […] Lire la suite

SPORT (Disciplines) - Le football

  • Écrit par 
  • Pierre LAGRUE
  •  • 13 406 mots
  •  • 40 médias

« C'est beau un monde qui joue. » L'expression est de Michel Platini. Elle fut mise en exergue à l'occasion de la Coupe du monde 1998 en France. Sport-roi, sport-spectacle, sport populaire, sport universel : ainsi peut se définir le football.La Fédération internationale de football association (F.I.F.A.) ras […] Lire la suite

SPORT (Disciplines) - Le rugby

  • Écrit par 
  • Pierre LAGRUE
  •  • 9 372 mots
  •  • 6 médias

Le 27 août 1995 à Paris, Bernard Lapasset, alors président en exercice de l'International Board, déclarait à la presse que l'instance dirigeante du rugby mondial avait décidé de renoncer aux règles relatives à l'amateurisme et d'autoriser « ... toutes les formes de paiement, à tous les niveaux du jeu ». Les primes de match comme les salaires, versés sous le ma […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Christian POCIELLO, « SPORT (Histoire et société) - Sociologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sport-histoire-et-societe-sociologie/