SOPHISTIQUE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L'effet sophistique

De l'ontologie à la logologie

Si la philosophie veut réduire la sophistique au silence, c'est sans doute parce que, à l'inverse, la sophistique produit la philosophie comme un fait de langage. Sur la nature ou sur le non-étant : le titre conservé par Sextus Empiricus (Adv. Math., VII, 65) au traité de Gorgias est provocant. C'est le titre même donné aux écrits de presque tous les philosophes présocratiques, qui composèrent un traité Sur la nature ; mais c'en est aussi l'exact renversement puisque tous ces physiciens désignent par « nature » ce qui croît et vient ainsi à la présence : l'étant.

« Rien n'est ; si c'est, c'est inconnaissable ; si c'est et si c'est connaissable, c'est incommunicable. » Les trois thèses du traité se présentent à leur tour comme un renversement du Poème de Parménide, dont on a retenu, de Platon jusqu'à nos jours, d'abord qu'il y a de l'être, puisque « l'être est » et que « le non-être n'est pas », ensuite que cet être est par essence connaissable puisque « être et penser sont une seule et même chose » ; moyennant quoi la philosophie a pu s'engager sur le bon chemin : connaître l'être en tant qu'être, et se monnayer en doctrines, groupes de disciples et écoles. Mais cette série de renversements n'est pas un petit jeu : c'est une critique radicale de l'ontologie. Elle rend manifeste, comme le reconnaîtra Platon dans le Sophiste (237 b), que l'énoncé parménidéen lui-même fait être le non-être rien qu'en en parlant : comme le note Hegel, « ceux qui insistent sur la différence entre l'être et le néant feraient bien de nous dire en quoi elle consiste » (Science de la logique, Theorie Werkausgabe, Francfort-sur-le-Main, t. V, vol. 1, p. 95). Et s'il est impossible de dire ce qui n'est pas, alors tout ce qu'on dit est vrai : il suffit de dire que « des chars courent sur la mer » pour que des chars courent sur la mer. L'effet de limite ou de catastrophe produit par la sophistique consiste à montrer que, si le texte de l'ontologie est rigoureux, c'est-à-dire s'il ne constitue pas un objet d'exception par rapport à la législation qu'il instaure, alors c'est lui qui se contredit.

Au lieu de l'ontologie, qui n'est plus qu'une possibilité discursive parmi d'autres, purement et simplement autolégitimée, le sophiste propose dans ses « performances » (epideixeis) quelque chose comme une « logologie », pour reprendre un terme de Novalis, où l'être, pour autant qu'il est, n'est jamais qu'un effet de dire. On le vérifiera sur l'Éloge d'Hélène, qui, loin de nous présenter adéquatement Hélène de Troie, la « face de chienne » deux fois traîtresse qui mit la Grèce à feu et à sang dans le réel de la guerre et des poèmes homériques, lâche dans le devenir (Euripide, Isocrate, Dion Chrysostome, jusqu'à Offenbach, Claudel et Giraudoux) une Hélène innocente, contrainte, en particulier, par ce « grand tyran qui, au moyen du plus minuscule et du plus imperceptible des corps, parachève les œuvres les plus divines » (B 11 D. K., paragr. 8) : le logos.

La sophistique, si c'est un jeu, est un jeu producteur de monde comme celui de l'enfant héraclitéen.

De la physique à la politique

Le monde ainsi produit, c'est d'abord ce que Jacob Burckhardt nommait « le système le plus bavard de tous » : la cité grecque. La sophistique a déconstruit l'identité de l'être et de la nature, l'immédiateté de leur présence et, avec elles, l'évidence d'une parole qui aurait à charge de les dire adéquatement. Dès lors, l'identité ne peut plus apparaître que comme le résultat d'une procédure, qu'il s'agisse de la quadrature du cercle ou de ce substitut du kosmos qu'est la cité : au physique que la parole découvre se substitue le politique que le discours crée. Cette nouvelle identité ne constitue pas une unité d'unicité, sur le modèle de la sphère de Parménide ; elle ne hiérarchise pas les différences, comme dans la république platonicienne, qui est structurée comme un organisme, ni ne les réduit à l'indistinction d'une sympathie entre amis, comme dans l'éthique aristotélicienne ; c'est au contraire le résultat toujours précaire d'une opération rhétorique de persuasion, qui produit pour l'occasion une unité faite tout entière de différences.

Le discours sophistique, en effet, est à l'âme ce que le pharm [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 11 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  SOPHISTIQUE  » est également traité dans :

CASSIN BARBARA (1947- )

  • Écrit par 
  • Jean-Baptiste GOURINAT
  •  • 997 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Un langage actif »  : […] Quelle est la force du langage ? L’intuition qui anime son œuvre, c’est que les mots ne sont pas seulement les reflets du monde tel qu’il est, mais qu’ils possèdent aussi une puissance créatrice et sont capables de faire advenir quelque chose, y compris un ciment social. C’est cette dernière conviction qui l’a amenée, à travers un accord international avec le CNRS, à participer à la Commission Vé […] Lire la suite

DESCRIPTION

  • Écrit par 
  • Jean-Michel ADAM
  •  • 3 160 mots

Dans le chapitre « Locus amoenus »  : […] Le succès des Caractères de Théophraste correspond à la diffusion, à la fin du xvi e  siècle, des techniques de la seconde sophistique. En 1578, Blaise de Vigenère traduit les Tableaux de Philostrate, sophiste grec du ii e  siècle, qui servent de modèle aux Tableaux sacrez du jésuite Richeome (1601). La sophistique sacrée de ce dernier, celle de Louis de Cressolles ou de Le Moyne, la « rhétori […] Lire la suite

ORATEURS ET HISTORIENS, Antiquité gréco-romaine

  • Écrit par 
  • François HARTOG
  •  • 2 587 mots

Dans le chapitre « Éloquence et cité »  : […] « Bon diseur d'avis » et « bon faiseur d'exploits » ( erga ) : tel doit être le héros homérique. Doublement excellent : en paroles et en actions, à la guerre comme à l'assemblée. Devant Troie, à l'assemblée des chefs achéens, chacun, tour à tour, est invité à faire prévaloir son avis ; en passant de main en main, le sceptre royal marque l'inviolabilité de l'orateur et rend visible ce premier modèl […] Lire la suite

THUCYDIDE (env. 460-env. 400 av. J.-C.)

  • Écrit par 
  • Jacqueline de ROMILLY
  •  • 2 433 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'esprit politique »  : […] Chez Hérodote, la préoccupation politique n'apparaissait qu'au second plan, mêlée à toutes sortes de renseignements, descriptions de pays et de mœurs, légendes et histoires édifiantes. Thucydide, lui, est le produit de cette Athènes démocratique et souveraine où la discussion politique constituait une habitude de tous les jours et la première des activités intellectuelles. Les sophistes avaient e […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

19 juin 2017 Mexique. Dénonciation de l'espionnage de journalistes par le pouvoir.

Un groupe de journalistes d’investigation publie un rapport qui dresse la liste de soixante-seize tentatives d’espionnage par le pouvoir de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme, en 2015 et 2016, par le biais de l’installation sur leurs téléphones portables d’un mouchard sophistiqué. Les victimes enquêtaient sur des affaires impliquant les autorités. […] Lire la suite

27 octobre 1986 Royaume-Uni. « Big Bang » sur la place financière de Londres

Toutefois, une panne du système informatique sophistiqué mis en place repousse au lendemain le début de cette modernisation. […] Lire la suite

8-30 août 1985 République fédérale d'Allemagne – République démocratique allemande. Révélation de plusieurs affaires d'espionnage

Le 8, une collaboratrice directe du ministre ouest-allemand de l'Économie, Martin Bangemann, disparaît en laissant à son domicile un matériel sophistiqué destiné à photographier des documents. Sonia Lüneburg, ancienne secrétaire du ministre, serait en fait un transfuge originaire de R.D.A. Le 16, une seconde disparition éveille les soupçons des services secrets ouest-allemands : Ilse Ursula Richter, employée de la Fédération des réfugiés, disparaît en laissant chez elle des bagages à compartiment secret. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jacques BRUNSCHWIG, Barbara CASSIN, « SOPHISTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sophistique/