SOCIOLOGIELes méthodes

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La production des faits sociologiques

Il est difficile de contester la très grande diversité des « faits » sur lesquels s'est bâtie la discipline sociologique depuis les origines. Pour ne parler que des seuls trois « fondateurs », alors qu'Émile Durkheim regroupe des données statistiques officielles sur le suicide et sur les divers facteurs susceptibles d'en expliquer les variations, Max Weber s'appuie plutôt dans ses travaux sur les grandes religions sur un matériau historique « de seconde main » dont il possède une connaissance encyclopédique, couplée à une immense capacité de synthèse et d'analyse comparative ; Karl Marx combine matériau historique, observations journalistiques et données économiques pour fonder une théorie générale de la dynamique des sociétés humaines centrée sur la lutte des classes et les conditions de leur reproduction matérielle. Aujourd'hui, les sociologues professionnels ont – encore plus – recours à toutes sortes de matériaux : données statistiques issues d'enquêtes de tailles extrêmement variées, observations in situ, entretiens, récits de vie, textes, images, données « qualitatives » issues de l'expérience personnelle... Pour traiter ces données, ils font appel à des techniques elles-mêmes très diverses : analyse « qualitative », analyse des données, modélisation, simulation, etc.

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

Karl Marx (1818-1883), philosophe et économiste, théoricien du matérialisme dialectique, cofondateur de la Ire Internationale socialiste. 

Crédits : Henry Guttmann/ Getty Images

Afficher

L'unité de ces différents matériaux et techniques tient avant tout au fait que les données sociologiques ne sont pas le résultat d'expérimentations en laboratoire, contrairement à celles sur lesquelles reposent la physique, la chimie, la biologie, la psychologie expérimentale... Ce sont des données d'observation, ce qui ne signifie nullement qu'elles ne soient elles-mêmes le produit d'un processus de construction très élaboré. Dans son essai Statistique et expérience de 1922, François Simiand considérait même que les données convenablement recueillies par le sociologue ne présentaient pas de différence de nature avec les données expérimentales. L'expression « sociologie expérimentale » est d'ailleurs parfois encore utilisée de nos jours pour désigner la sociologie empirique « quantitative », bien que celle-ci reste éloignée de la démarche expérimentale proprement dite. En sociologie, comme dans d'autres sciences sociales proches et soumises aux mêmes contraintes épistémologiques (en particulier l'histoire), le contrôle des facteurs expérimentaux est quasi impossible à réaliser comme il peut l'être dans les domaines physique, chimique ou biologique : dans la réalité sociale, toutes les variables fluctuent simultanément sans que l'on puisse parvenir à isoler un effet par une opération de construction artificielle de l'ensemble des autres effets observés. Dès lors, il convient de s'appuyer sur des techniques particulières, mais aussi sur un « système » d'interprétation théorique permettant de déterminer et de hiérarchiser les effets et d'élaborer un « modèle » (au sens large) de la réalité sociale.

L'observation

L'observation systématique est, dans de nombreuses disciplines, un instrument de base de la démarche scientifique. En un sens, tout être humain, quels que soient sa catégorie sociale, son âge, son sexe, ne cesse d'« observer » la réalité, physique et sociale, autour de lui : c'est même sur la base de cette pratique spontanée que s'est déployée la discipline sociologique, comme se sont déployées avant elles les autres disciplines, plus particulièrement après qu'elles eurent rompu avec une posture purement théoricienne. On peut voir, d'une manière générale, dans le recours méthodique à l'observation l'un des traits les plus spécifiques de ce que l'on appelle la « révolution scientifique ». Les progrès du savoir empirique sont liés au recours croissant et de plus en plus réfléchi et systématique à l'observation sous toutes ses formes.

En sociologie, l'observation directe en tant que technique d'enquête a longtemps été considérée comme « subalterne », alors même que les plus grands sociologues pouvaient s'appuyer dans leurs travaux sur des observations (plus ou moins) systématiques et contrôlées, parfois issues de leur expérience personnelle. L'observation directe a plutôt été associée à l'ethnographie, et, encore aujourd'hui, les techniques d'observation dites in situ sont souvent qualifiées d'« ethnographiques ». Marcel Mauss, dans son Manuel d'ethnographie (1947), fournissait d'ailleurs un ensemble de recommandations particulièrement utiles et transposables aux sociétés contemporaines quant à l'usage pratique des techniques d'observation directe des comportements. Marcel Maget, dans le Guide d'étude directe des comportements culturels paru en 1953, a prolongé cette démarche de codification et de transmission de la pratique de l'observation.

Avec l'école de Chicago, l'observation avait acquis dès le début du xxe siècle le statut d'une méthode d'investigation concrète en sociologie. Elle commence alors à faire l'objet d'une mise en forme méthodologique et devient, dans les années 1970-1980, l'une des techniques les plus utilisées de la discipline, au détriment du modèle structuro-fonctionnaliste. Dans l'étude des sciences, celui-ci, développé par Robert K. Merton, est associé à l'usage des données scientométriques, du questionnaire et à la soumission au discours « officiel » des savants sur leur discipline. Le caractère prolongé et répété de l'observation, le recours à des annotations régulières et le plus systématiques possibles (le « carnet de terrain » de l'ethnologue), à des enregistrements et des photographies, enfin la pratique du codage, voire du comptage, tous ces dispositifs d'établissement critique des faits définissent désormais un ensemble de canons scientifiques, formalisés et enseignés.

Les « faits sociaux » recueillis à partir d'observations ont pour caractéristique une certaine densité, liée à leur ancrage dans un contexte spatial et temporel plus ou moins strictement délimité, un système de coordonnées géographiques et historiques précises, une « population de référence » restreinte. Une seule situation d'interaction entre quelques individus, bien analysée, permet d'étudier en profondeur certains enjeux et d'analyser de façon fine certains processus sociaux.

Il convient ici d'évoquer le recours à l'expérience personnelle comme source de données et d'analyses sociologiques. On sait, par exemple, que beaucoup d'étudiants devant réaliser un travail de recherche ont tendance à prendre leur propre expérience (en tant que sportif, musicien, consommateur, etc.) pour premier objet de leur réflexion sociologique. Ce retour réflexif n'est pas illégitime. L'auto-observation – qui est le fondement de l'auto-analyse ou socio-analyse – a non seulement dro [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 12 pages

Médias de l’article

Karl Marx

Karl Marx
Crédits : Henry Guttmann/ Getty Images

photographie

Profil social des électorats

Profil social des électorats
Crédits : Encyclopædia Universalis France

tableau

France : évolution des revenus par catégorie sociale

France : évolution des revenus par catégorie sociale
Crédits : Encyclopædia Universalis France

tableau

Raymond Boudon

Raymond Boudon
Crédits : D.R.

photographie

Afficher les 4 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur de sociologie à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines

Classification

Autres références

«  SOCIOLOGIE  » est également traité dans :

SOCIOLOGIE - Vue d'ensemble

  • Écrit par 
  • Howard S. BECKER
  •  • 1 121 mots

La sociologie n'a pas de date de naissance ou de père fondateur unanimement reconnus. Pour certains, son histoire commence avec Hérodote ou Machiavel. Pour ma part, je préfère la faire débuter avec Auguste Comte, en grande partie du fait que son Système de politique positive ou traité de sociologie est paru en 1839, année où Daguerr […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - La démarche sociologique

  • Écrit par 
  • Louis PINTO
  •  • 5 426 mots

On parle de démarche en sociologie pour indiquer non pas une suite balisée d'opérations répertoriées par la littérature méthodologique (observations conduisant à des questions, puis recueil de données, choix d'un cadre théorique, hypothèses, vérification, discussion des théories alternatives...), mais plutôt une façon de voir, un regard et une écoute, bref une posture qui se distingue par le point […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - Histoire

  • Écrit par 
  • Michel LALLEMENT
  •  • 6 414 mots

La sociologie n'est pas née ex nihilo toute armée de concepts et de méthodes. Avant qu'elle puisse s'imposer comme nouveau modèle de connaissance, il aura fallu qu'un ensemble de questionnements originaux rompe avec les représentations instituées du monde et des hommes. Au xviii […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - Les grands courants

  • Écrit par 
  • Claude DUBAR
  •  • 7 718 mots
  •  • 2 médias

La sociologie est souvent présentée à travers l'affrontement théorique de deux grands types d'approches rattachées à des « pères fondateurs » de la discipline : le « holisme » issu d'Émile Durkheim (et parfois aussi de Karl Marx) et « l'individualisme méthodologique » rattaché à […] Lire la suite

ACCULTURATION

  • Écrit par 
  • Roger BASTIDE
  •  • 8 292 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Situation actuelle du problème : la perspective sociologique »  : […] Malgré tous ces progrès, le « culturalisme » nord-américain ne pouvait satisfaire les esprits européens, et l'apport de l'Europe (l'Europe de la sociologie ou de l'anthropologie sociale tournée vers l'anthropologie culturelle) à la clarification des problèmes de l'acculturation nous paraît considérable : il ne tend à rien de moins qu'à une révision de tout le système théorique élaboré en grande p […] Lire la suite

ACTION COLLECTIVE

  • Écrit par 
  • Éric LETONTURIER
  •  • 1 471 mots

On entend par ce terme, propre à la sociologie des minorités, des mouvements sociaux et des organisations, toutes les formes d'actions organisées et entreprises par un ensemble d'individus en vue d'atteindre des objectifs communs et d'en partager les profits. C'est autour de la question des motivations, des conditions de la coopération et des difficultés relatives à la coordination des membres […] Lire la suite

ACTION RATIONNELLE

  • Écrit par 
  • Michel LALLEMENT
  •  • 2 633 mots
  •  • 1 média

Les théories sociologiques ne convergent pas, loin s'en faut, lorsqu'il est question de rendre intelligibles les comportements individuels. D'inspiration psychologique, certaines estiment que les hommes demeurent avant tout les jouets de leurs passions. Dans un registre tout différent, d'autres analysent les pratiques comme la simple actualisation des structures sociales dont les individus seraie […] Lire la suite

ADMINISTRATION - La science administrative

  • Écrit par 
  • Jacques CHEVALLIER, 
  • Danièle LOCHAK
  •  • 3 207 mots

Dans le chapitre « Les principaux courants de la science administrative contemporaine »  : […] L'intitulé « science administrative » recouvre aujourd'hui des recherches portant sur des objets variables et entreprises dans des perspectives diverses. On peut, en dépit de la part d'arbitraire qui s'attache à toute classification de ce type, distinguer parmi elles trois courants : un courant juridico-politique dont le but essentiel est de parvenir à une meilleure connaissance des structures et […] Lire la suite

ANOMIE

  • Écrit par 
  • Raymond BOUDON
  •  • 3 989 mots

Le concept d'anomie forgé par Durkheim est un des plus importants de la théorie sociologique. Il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d'autres. Durkheim a montré que l'affa […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE

  • Écrit par 
  • Élisabeth COPET-ROUGIER, 
  • Christian GHASARIAN
  •  • 16 099 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre «  La construction de l'ethnologie »  : […] Les introductions classiques assignent à la naissance de l'ethnologie des dates différentes ; certaines la font remonter à Hérodote, d'autres à Rousseau ou à Morgan. La référence à Hérodote s'explique par l'intérêt qu'il porta à la description des autres peuples, considérés toutefois comme des barbares ; la référence à Rousseau ne repose pas tant sur son mythe du bon sauvage que sur sa façon de […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Frédéric LEBARON, « SOCIOLOGIE - Les méthodes », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-les-methodes/