RURAUX SOCIOLOGIE DES

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L'exode rural

Une mutation de civilisation

L'industrialisation et l'urbanisation ont progressé à des rythmes très différents selon les pays d'Europe occidentale. En 1851, 42 p. 100 de la population anglaise était rurale, le pourcentage est le même en France un siècle plus tard, en 1954. Depuis 1911, l'Angleterre garde environ un cinquième de population rurale pour quatre cinquièmes de population urbaine, et l'exode y est donc pratiquement terminé. En revanche, en France, le mouvement, ralenti par la crise et la Seconde Guerre mondiale, a repris avec vigueur depuis 1955. En effet, dès la fin du xixe siècle, l'Angleterre n'avait plus guère de paysans, alors que la France a conservé volontairement les siens jusqu'à une date très récente. Ces chiffres suffisent à montrer qu'il n'est pas utopique de prévoir pour la France un moment où, le mouvement d'exode n'ayant plus la même ampleur et les rapports entre la ville et la campagne s'étant profondément modifiés, on ne pourra plus parler d'exode rural.

Rapport population rurale/population totale

Tableau : Rapport population rurale/population totale

Proportion de la population rurale sur la population globale, en pourcentage. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Tel qu'il s'est développé en Occident depuis deux siècles, l'exode n'est pas simplement un transfert professionnel ou une migration, c'est un des mouvements fondamentaux qui font passer notre société d'un type de civilisation à un autre. Et c'est bien le sens qu'il prend actuellement dans les pays du Tiers Monde. Les mots exode, désertion, évasion, émigration, dépeuplement, dépopulation sont employés l'un pour l'autre et parfois confondus avec dénatalité, même par des auteurs attentifs à bien décrire ce qu'ils observent. Cette imprécision du vocabulaire facilite le passage de la description positive au jugement et à la prise de position idéologique : un même auteur juge inéluctable la diminution de la main-d'œuvre agricole et se lamente en même temps sur la désertion des campagnes.

Exode rural est le terme le plus général et le plus fréquemment employé. Il désigne le phénomène global de transfert en ville de populations rurales à une époque d'industrialisation rapide, de sorte que ce transfert est en même temps un passage d'une civilisation paysanne traditionnelle à une civilisation industrielle, technicienne et urbanisée. Le terme « exode », qui selon le Littré désigne l'émigration de tout un peuple, rend bien compte du caractère massif qu'a connu ce mouvement depuis un siècle, entraînant la population villageoise, notables et artisans compris.

Il est nécessaire de distinguer exode rural et émigration professionnelle agricole. Par cette dernière expression, il faut comprendre la mutation professionnelle d'agriculteurs vers d'autres professions, accompagnée de mobilité géographique. Lorsque des agriculteurs quittent leur profession pour en exercer une autre tout en demeurant dans leur village, on peut parler simplement de mutation professionnelle ou de changement de profession, terme qui, malheureusement, n'insiste pas sur le fait que le passage du métier d'agriculteur à un autre n'est pas un simple changement, mais un véritable départ, puisque le mouvement inverse est presque nul. Par migrations d'agriculteurs, on entend le déplacement d'agriculteurs de leur pays d'origine vers d'autres régions, où ils continuent à exercer leur métier. Enfin, l'exode rural non agricole désigne l'émigration vers les villes de ruraux autres que des agriculteurs, pour lesquels le changement de profession ne peut être caractérisé d'un terme général puisqu'ils exerçaient différents métiers dans leur village, et que la mutation professionnelle est moins brutale pour chacun d'eux et moins massive pour l'ensemble.

Déséquilibres entre les âges et les sexes

Statistiques et études locales prouvent qu'à toutes les époques les jeunes partent en plus grand nombre. Il en résulte naturellement un vieillissement dans toutes les régions rurales qui se marque nettement sur la pyramide des âges et qui est signalé par presque toutes les études locales et régionales. Le vieillissement entraîne des conséquences démographiques normales, notamment une diminution de la natalité, ce qui montre que les auteurs du xixe siècle n'avaient pas tort de lier exode et dénatalité.

Dans une société où il y a un pourcentage excessif de gens âgés, il est évidemment difficile d'avoir une vie sociale équilibrée et satisfaisante. De plus, on peut penser que ce vieillissement a des répercussions sur la mentalité et sur l'esprit d'entreprise de la population. Tous les observateurs s'accordent sur ce point sans qu'il soit cependant possible de mesurer ses résultats psychologiques et sociaux.

Ce phénomène se double aussi d'un déséquilibre entre les deux sexes. Dans la première période, l'exode rural entraîne les hommes qui vont travailler ailleurs, en migration saisonnière ou définitive. Les femmes n'ont pas de raisons de s'en aller parce qu'elles ne trouvent pas d'emploi à l'extérieur, et elles demeurent plus intégrées dans la vie sociale et familiale du village traditionnel dont elles ont plus de peine à s'échapper. Mais, du jour où le mouvement d'exode rural est suffisamment avancé, les femmes, attirées notamment par les métiers tertiaires urbains, partent plus vite et en plus grand nombre que les hommes qui sont retenus par leur métier et leur exploitation. À la limite, on trouve des régions où certains hameaux ne comptent aucune femme jeune. Le rôle des femmes est décisif dans l'exode : elles partent, mais aussi elles incitent les hommes à partir en exigeant de leurs fiancés de quitter la ferme et en préparant leurs fils à la vie urbaine ; et, si les jeunes hommes ont de la peine à trouver une femme, on conçoit aisément qu'ils soient enclins à aller ailleurs. Toutes les études montrent en effet que les femmes sont plus sensibles que les hommes aux difficultés de la vie à la campagne.

Déséquilibres sociaux

Toutes les catégories sociales ne quittent pas le village en même nombre et en même temps. On peut donner un schéma théorique d'exode différentiel, selon les catégories sociales, mais les séquences varient dans chaque région en fonction de l'histoire sociale.

Le plus souvent, les grands notables partent les premiers. Ils se partageaient entre le village et la ville, et vivaient uniquement grâce au revenu de leurs terres. Ceux qui avaient déjà une autre activité professionnelle se sont consacrés de plus en plus à leur profession non agricole, qu'ils habitent une petite capitale régionale ou simplement un gros bourg rural. L'industriel manufacturier s'occupe de son industrie et laisse la gestion de son domaine à un fermier ou à un maître valet. Le notaire et l'avocat passent plus de temps à leurs affaires et adjoignent à leurs fonctions juridiques des fonctions de conseil immobilier et de banquier : ils s'occupent de transactions de terres, prêtent l'argen [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences de sociologie à l'université de Bordeaux-II.
  • : directeur de recherche émérite au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Patrice MANN, Henri MENDRAS, « RURAUX SOCIOLOGIE DES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-des-ruraux/