SOCIO-ANALYSE

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Freud et Jung

Une véritable psychanalyse de l'espèce a été proposée par Freud à plusieurs niveaux, dont certains sont largement méconnus. Il a admis l'universalité de la symbolique. Les rêves, en dehors de leur aspect idiosyncrasique, qu'on peut rapporter à l'histoire du sujet prise dans la totalité de sa durée et de ses relations, sont justiciables d'une interprétation très générale, car le rêveur les construit à l'aide de catégories universelles : le rêveur parle ainsi une « langue fondamentale », inscrite dès le début de l'aventure individuelle dans le patrimoine génétique.

Cette même transmission phylogénétique est affirmée en de nombreux textes (par exemple dans Moïse et le monothéisme, 1939). C'est elle qui a imprimé certaines traces mnésiques ineffaçables (et à ce niveau, il est évident que Freud est tout proche de Jung). Freud est allé ici beaucoup plus loin qu'on ne le pense en général. Bien que sa terminologie soit quelquefois vague, et qu'il n'exprime ce qui paraît être le fond de sa pensée que d'une manière rapide et presque elliptique (comme s'il craignait sa propre audace), on peut relever l'affirmation d'un héritage spécifique en plusieurs domaines.

Les pulsions générales (Arterhaltungen), qu'il oppose aux pulsions tendant à la conservation de l'individu (Selbsterhaltungen), sont au service des besoins de l'espèce : « L'individu, écrit Freud, mène, en réalité, une double existence, comme but de lui-même et comme membre d'une chaîne à laquelle il est soumis contre sa propre volonté, ou en tout cas en dehors d'elle » (Zur Einführung des Narzissmus, 1914, cité par J. Laplanche et J.-B. Pontalis ; cf. aussi Moïse et le monothéisme, Totem et Tabou). Parmi les fantasmes originaires (Urphantasien), le principal est le complexe de castration ; on peut leur joindre la scène originaire (Urszene) du rapport sexuel entre parents ; après des hésitations, Freud ne l'a plus référée nécessairement à un vécu individuel, mais l'a raccordée à une ligne phylogénétique. Certains modèles culturels ont connu en principe une extension universelle à une époque antérieure, et sont encore prégnants dans le monde contemporain ; ils ont été diversement interprétés par les sociétés qui cherchent à se comprendre elles-mêmes au moyen de diverses rationalisations ; l'exemple le plus important est celui de la circoncision, conçue en relation avec le phénomène « historique » de la castration, et qui mémorise celle-ci comme substitut symbolique de l'acte. Plus généralement, ce que Freud a appelé le noyau de l'inconscient constitue une acquisition phylogénétique irréductible à toute expérience idiosyncrasique (cf. Das Unbewusste, 1915) ; il s'agit, en d'autres termes, du Kerncomplex de la psychanalyse, ou du complexe nucléaire d'Œdipe. On reconnaît la thèse de Totem et Tabou, postulant divers événements d'ordre archétypal, dont le principal est le « patricide » originel.

Toutefois, c'est dans l'œuvre de Jung, qui s'est séparé de Freud dès 1913, que l'on trouve une première théorisation. Son originalité profonde est d'avoir affirmé l'existence d'un « inconscient collectif », distinct de l'inconscient individuel, et transmis héréditairement depuis les origines de l'espèce. Ce noyau commun de la psyché est constitué par des «  archétypes », qui sont des sortes de moules préfabriqués où se formeront les images, les rêves, les mythes et les symboles. Cette vision grandiose, qui a été tant reprochée à Jung, postule l'unité fondamentale de toutes les cultures, à un certain niveau de profondeur. Les mythes et les symboles sont des vecteurs de significations qui doivent être décryptés pour qu'on puisse atteindre à la compréhension de ce langage universel. L'auteur estime que l'étude des sociétés « primitives » contemporaines offre un champ privilégié à la recherche, qui pourra y retrouver plus facilement qu'ailleurs les données archétypales (toujours égales à elles-mêmes au-delà du polymorphisme de leurs expressions) qui structurent la pensée humaine.

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Écrit par :

  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Nice, membre de l'Académie des sciences d'outre-mer

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Pour citer l’article

Jean POIRIER, « SOCIO-ANALYSE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/socio-analyse/