SIONISME

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De Sion au sionisme politique

Les précurseurs du sionisme

Deux périodes coupées par la ligne de fracture des années 1880 séparent le protosionisme du présionisme.

Dans les années 1850-1860, une dizaine de personnes (essentiellement des rabbins) vont commencer à se faire les avocats du retour à Sion par l'action personnelle et volontaire des juifs. Ces initiateurs du mouvement national juif, représentés de façon éminente par les rabbins Yehouda Alkalaï (1795-1874 ; séfarade de Serbie) et Zvi Kalisher (1812-1875 ; ashkénaze de Prusse orientale) et, de façon plus atypique, par le philosophe allemand Moses Hess, ont tous une perception plutôt positive de l'évolution du judaïsme de leur temps. Contrairement à leurs successeurs qui auront, dans les années 1880, avec la montée de l'antisémitisme, une vision négative de l'avenir juif en Europe, ils sont persuadés que l'émancipation a inauguré une ère bénéfique pour les juifs européens. Leur souhait serait que l'octroi de la liberté individuelle, par l'obtention des droits de citoyenneté (en Occident), soit complété par la définition de droits collectifs, pour la nation juive, sur le territoire de la Palestine.

Les rabbins Alkalaï et Kalisher, dans leurs deux textes, L'Offrande de Juda (Minḥat Yéhouda, 1845) et La Quête de Sion (Derishat Tzion, 1862), développent une idée tout à fait audacieuse. L'effacement politique de la nation juive en Palestine avait favorisé en exil l'adoption d'une attitude d'attente : la délivrance des juifs ne devait intervenir qu'avec l'intervention miraculeuse du Messie qui rassemblerait les dispersés en Eretz Israël. Sans nier l'intervention surnaturelle de Dieu, Alkalaï et Kalisher considèrent qu'elle suivra une phase initiale où l'homme aura joué un rôle actif. Autrement dit, le retour des juifs en Palestine, par leurs propres moyens, est une condition indispensable et préliminaire pour que se déclenche le processus messianique. Cette légitimation de l'intervention humaine, qui rompait avec le quiétisme général de l'orthodoxie juive, permettra ultérieurement la participation de certains religieux à l'entreprise sioniste.

Moses Hess est lui aussi un novateur. Sa modernité est toutefois plus grande que celle des rabbins que nous venons d'évoquer. Il est en effet le premier penseur juif à tenir la « question juive » pour une question essentiellement politique qui doit être résolue dans un cadre national.

Né à Bonn en 1812, Moses Hess est d'abord un théoricien du socialisme, apparemment détaché de ses origines juives. Pourtant, il publie en 1862, avec Rome et Jérusalem, un ouvrage qui détonne profondément par rapport aux idées alors en vogue dans le judaïsme allemand :

– tout d'abord, Hess analyse l'antisémitisme comme un phénomène qui a pris un tour nouveau avec l'émancipation ; désormais, il ne s'agit plus de l'antique antijudaïsme chrétien mais d'un véritable racisme antijuif fondé sur des critères pseudo-scientifiques, racisme qui s'est bien enraciné en Allemagne ;

– ensuite, la situation diasporique est perçue comme anormale ; les juifs, qui sont un peuple et non seulement un groupe religieux (comme l'affirme le judaïsme réformé), ont besoin d'une vie nationale spécifique ;

– la solution, dit Hess, repose dans la création d'un État juif en Palestine fondé sur des « principes mosaïques, c'est-à-dire socialistes ».

Critiqué par les rares personnes qui le lurent en Allemagne, Hess ne sera redécouvert qu'après la mise en place du mouvement sioniste par Herzl et honoré comme le père fondateur du sionisme socialiste (en même temps que celui de la social-démocratie allemande).

Les années 1880 marquent le début de la seconde vague des précurseurs du sionisme (le présionisme), colorée par un pessimisme beaucoup plus grand quant au devenir des juifs d'Europe. Les conditions objectives font de la Russie, où résidaient cinq millions de juifs (soit la moitié de la population juive mondiale), un foyer vivant de la pensée présioniste. Le xixe siècle y a vu naître une prestigieuse génération d'intellectuels, poètes, journalistes, écrivains : Yéhouda Leib Gordon, Peretz Smolenskin, Mikha Berditchevsky, Yoçef Haïm Brenner, Moshé Lilienblum, Ahad Ha Am...

Influencés par la Haskala (les Lumières juives), ces promoteurs de la littérature hébraïque moderne constatent que l'assimilation à la Russie est impraticable. Percevant en outre comme anormale et porteuse de dégénérescence la vie juive du ghetto, cette intelligentsia, à la fois très marquée par l'éducation traditionnelle (la plupart ont fréquenté les académies talmudiques appelées yéchivot) et séduite par la modernité occidentale, va tenter de définir une identité juive nouvelle : nationale, c'est-à-dire, au moins partiellement, séculière.

L'impossibilité d'échapper à l'antisémitisme s'impose à eux comme une évidence lorsque après l'assassinat du tsar Alexandre II, en mars 1881, une vague de pogroms s'abat sur les juifs russes. Elle les convainc de l'urgence de quitter la Russie pour se doter d'une vie nationale authentique en fondant des établissements agricoles en Palestine. L'existence d'une véritable société juive, distincte de l'environnement russe par sa religion, sa culture, ses caractéristiques sociales, explique que les présionistes aient insisté sur le caractère populaire du sionisme et sur le fait qu'il devait répondre à l'ensemble des problèmes (économiques, sociaux...) auxquels étaient confrontés les juifs de Russie.

Le porte-parole de ce présionisme russe est toutefois quelque peu atypique puisque Léon Pinsker (1821-1891) avait été pendant longtemps un représentant du judaïsme moderniste. Médecin à Odessa, ancien tenant de l'intégration des juifs dans la société russe, Pinsker est saisi d'effroi par les sanglants pogroms de 1881 et publie l'année suivante le manifeste Auto-émancipation dans lequel il dénonce une psychose de l'antisémitisme héréditaire, et donc incurable. Une guérison n'est envisageable que lorsque les juifs auront définitivement rompu avec la situation anormale de l'Exil, qui a fait perdre au peuple juif fierté et dignité, en établissant un foyer national sur un territoire autonome (en Palestine ou en Amérique). La profession de foi de Pinsker en fera le fédérateur de la centaine de sociétés de Hovevei Tzion (Amants de Sion) q [...]

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Mausolée de Theodor Herzl

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Theodor Herzl

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Victimes de la révolution de 1905

Victimes de la révolution de 1905
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  • : directeur de recherche au C.N.R.S., Centre d'études et de recherches internationales-Sciences Po

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Pour citer l’article

Alain DIECKHOFF, « SIONISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sionisme/