SENANCOUR ÉTIENNE PIVERT DE (1770-1846)

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La rêverie philosophique

On peut, certes, tenter de distinguer diverses zones de la création littéraire chez Senancour. Il y a d'abord les romans : Oberman surtout, mais aussi Aldomen (1795) et Isabelle ; puis on distinguera les Rêveries (trois versions : 1799, 1809, 1833), d'accent plus lyrique, des « méditations » (1819, 1833, posthumes), plus philosophiques, et des traités proprement dits : Sur les générations actuelles (1793), De l'amour (1806, 1808, 1829, 1834), les Traditions morales (1825). Mais on s'aperçoit vite du caractère arbitraire de ce classement. Du traité on glisse à la méditation, et de la méditation à la rêverie. Les lettres qui constituent les romans sont elles-mêmes des rêveries ou des méditations, plus que des récits. La notion de « genre littéraire » est ici assez inopérante, et mieux vaut choisir deux angles de vue différents pour aborder cette œuvre : la réflexion philosophique et la création poétique.

Dans sa préface à la nouvelle édition du traité De l'amour, Etiemble souligne la nouveauté et les audaces de cet « étrange livre, qui de page en page semble se contredire ». Mais, note-t-il, « qui niera l'effort de Senancour pour raisonner du mariage, et pour le rendre raisonnable » ; il en prône la réforme en définissant « un ordre nouveau relatif à l'amour », revendique le droit au divorce ; « que de réflexions courageuses, mais utiles, sur le viol et sur l'inceste, sur la pudeur et sur la nudité ! » En somme, un ouvrage « inégal, sans aucun doute, quoique à tant d'égards bien supérieur au trop fameux Oberman ».

Par sa formation première, Senancour est essentiellement l'héritier de Voltaire, de Diderot, de Rousseau. L'esprit romantique a soufflé sur lui comme il avait déjà soufflé au cours du xviiie siècle. Ni reniement, ni compromission chez lui, aucune trace d'« antiphilosophisme », mais un essai d'équilibre – difficile, tendu – entre une pensée exigeante, austère, et une sensibilité sollicitée par le rêve, l'inconnu, les aspirations mystiques. Oberman est l'œuvre d'un athée, curieux parfois d'illuminisme et de martinisme. Pourtant le doute l'emporte, et la méfiance systématique envers les dogmes et les mystiques. À partir de la maturité, Senancour a accompli tout un itinéraire spirituel. Il a recherché un christianisme ramené à son essence et à une morale de charité. Dans les Traditions morales, il parcourt l'histoire de l'humanité pour retrouver ces penseurs, ces sages, ces philosophes qui ont eu l'intuition de dieu. Dans le dernier état de son évolution, dans les Libres Méditations de sa vieillesse, Senancour se livre à des vues grandioses sur l'avenir de l'humanité : il envisage une mutation à la fois biologique et spirituelle qui aboutirait au triomphe de l'Esprit pur, dans un sens assez proche de Vigny. Le devoir essentiel de l'homme consiste donc à préparer l'avènement de l'Esprit : aboutissement mystique du progrès des Lumières.

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OBERMAN, Étienne Pivert de Senancour - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Anouchka VASAK
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L'Oberman de Senancour, publié en 1804 sans aucun succès, est un de ces livres du seuil de la modernité, où se révèle, à l'état pur et hors de toute catégorie générique, une conscience. Bien sûr, Oberman, l'« homme des hauteurs », est avec René ou Adolphe un de […] Lire la suite

Pour citer l’article

Béatrice DIDIER, « SENANCOUR ÉTIENNE PIVERT DE - (1770-1846) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/senancour-etienne-pivert-de/