SCIENCES HUMAINES

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Histoire de la terminologie

Quelques remarques historiques pourront aider à mieux comprendre les hésitations du vocabulaire.

L'« étude de l'homme » est une expression qu'utilisent les humanistes et que l'on retrouve chez Pascal. Bien qu'elles s'intéressent surtout à l'histoire des mœurs et des idées, les conceptions humanistes se caractérisent par un éclectisme universel, par une curiosité qui s'étend à tout ce qui est humain, y compris l'anatomie (Léonard de Vinci). Les philosophes du xviiie siècle parleront, comme les scolastiques, de la « nature humaine », mais pour lui appliquer des méthodes scientifiques nouvelles inspirées de Galilée et de Newton. Les études de la perception au xviiie siècle ont « découvert » la sensibilité humaine (empirisme). L'importance accordée à celle-ci au xixe siècle, attirera l'attention sur l'influence du milieu social (le lamarckisme en biologie, le « socialisme » en politique). L'idée des sciences sociales a été conçue alors sous la forme d'une science de synthèse, par des auteurs tels qu'Auguste Comte, Karl Marx, Jeremy Bentham, Herbert Spencer. Elle a été mise en œuvre au xxe siècle, mais selon une perspective différente, en se subdivisant en une multitude de spécialités. Au cours de la même période, au xixe et au début du xxe siècle, l'expression « sciences morales » avait fait l'objet de nombreuses discussions (par exemple, dans la Logique de Stuart Mill, 1843). En France, depuis qu'elle s'y est imposée, l'expression « sciences humaines », interprétée de façon fortement psychologisante, a servi de compromis entre les sciences sociales (au sens restreint) et les sciences de l'homme (en un sens large, englobant les deux sortes de conditions, naturelles et culturelles, de l'activité humaine). Comme on l'a dit plus haut, elle correspond plus à une façon de parler qu'à une catégorie conceptuelle capable de nous orienter sans trop d'équivoque dans la classification des sciences. Cependant, deux tentatives ont été faites pour donner aux sciences humaines un statut épistémologique, soit en leur assignant une orientation distincte de celle des sciences sociales (Claude Lévi-Strauss), soit en leur proposant à titre de paradigme scientifique une image provisoire de l'homme (Michel Foucault). Ces tentatives se rattachent au mouvement structuraliste qui s'est développé précisément dans le contexte historique où fut publié le décret en 1958, au début de la Ve République (c'est en 1958 que fut publiée la première partie de l'Anthropologie structurale).

Lévi-Strauss distingue trois groupes de disciplines ou trois facultés : la faculté des arts et des lettres, la faculté des sciences sociales, la faculté des sciences humaines. « En gros, écrit-il, la faculté des sciences sociales comprendrait l'ensemble des études juridiques telles qu'elles existent dans les facultés de droit ; s'y ajouteraient [...] les sciences économiques et politiques, et certaines branches de la sociologie et de la psychologie sociale. Du côté des sciences humaines se grouperaient la préhistoire, l'archéologie et l'histoire, l'anthropologie, la linguistique, la philosophie, la logique, la psychologie. » Une telle répartition permet de dégager « le seul principe concevable » au nom duquel on puisse distinguer clairement les sciences sociales des sciences humaines. « Sous le manteau » des premières, poursuit Lévi-Strauss, on trouve toutes les sciences « qui acceptent sans réticence de s'établir au cœur même de leur société, avec tout ce que cela implique de préparation des élèves à une activité professionnelle, et de considération des problèmes sous l'angle de l'intervention pratique. [...] En revanche, les sciences humaines sont celles qui se mettent en dehors de chaque société particulière, soit qu'elles s'efforcent d'adopter le point de vue d'une société quelconque ou d'un individu quelconque au sein d'une société, soit que, soucieuses de saisir une réalité immanente à l'homme, elles se placent en deçà de tout individu et de toute société. » Ainsi, entre les unes et les autres, la relation, qui semble être d'opposition plutôt que de corrélation, est celle qui s'établit entre la démarche centripète et la démarche centrifuge. Les sciences sociales « consentent parfois à partir du dehors, mais afin de revenir au-dedans ». Les sciences humaines adoptent l'attitude inverse. « Si parfois elles s'installent au-dedans de la société de l'observateur, c'est pour s'en éloigner dans un ensemble ayant une portée plus générale. »

Claude Lévi-Strauss

Photographie : Claude Lévi-Strauss

L'anthropologue français Claude Lévi-Strauss (à droite), le 2 janvier 1975, lendemain de son élection à l'Académie française. À gauche, Jean Guéhenno. 

Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

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La classification ainsi proposée par Lévi-Strauss (Anthropologie structurale, t. II, 1973) s'appuie sur des arguments pédagogiques et administratifs qui peuvent permettre d'officialiser des situations professionnelles. Mais, dans la mesure où elle se présente comme une classification des sciences, on ne saurait négliger les orientations qu'elle propose. Elle se fonde sur un critère de finalité sociale, qui oppose une attitude centripète ou ethnocentrique à une attitude centrifuge ou universaliste. Or, si le droit et l'économie sont des techniques utilitaires, « fonctionnalistes », sans généralité, peut-on les considérer comme des sciences ? Le critère finaliste semble ne pouvoir permettre de distinguer les niveaux de langage. La règle sociale, en effet, ou la norme juridique, qui a un domaine restreint de juridiction, est un objet d'étude pour le juriste et n'appartient donc pas au même niveau de langage que le raisonnement sur les règles ou la « proposition » juridique, comme l'a montré Kelsen dans sa Théorie pure du droit (1934), dont la perspective épistémologique se veut universelle. De même, dire que l'économie est centripète, n'est-ce pas confondre les effets économiques de l'échange avec les intentions sociales de l'échange ? Les répercussions internationales de celui-ci ne se mesurent pas toujours aux intentions intéressées ou centripètes de chaque partenaire. De plus, pourquoi consacrer le partage entre la tradition écrite (les lettres) et la tradition orale (l'ethnologie), ainsi que la dissociation au sein des sciences déductives (logique et mathématique) ? Le fait de rapprocher la logique de la psychologie et de la séparer des mathématiques nous ramène à une situation antérieure aux Principia mathematica de Whitehead et Russell. La philosophie, pour sa part, se trouve rangée parmi les sciences humaines, ce qui réflète a [...]

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Edmond ORTIGUES, « SCIENCES HUMAINES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sciences-humaines/