SCIENCE-FICTION

De l'utopie au « meilleur des mondes »

Ce genre si évidemment moderne s'est cherché des ancêtres ; il les a trouvés entre le mythe (Gilgamesh) et la légende (L'Odyssée). Le thème du voyage dans la Lune est introduit par Lucien dans l'Histoire véritable (au titre programmatique, annonçant le mot science-fiction) et repris au xviie siècle par Kepler, Godwin et Cyrano. Ce ne sont pas des terres de fantaisie mais des terres d'idéal que visitent les personnages de Thomas More (L'Utopie), de Rabelais (Thélème), de Campanella (La Cité du Soleil) et de Bacon (La Nouvelle Atlantide) : il s'agit bien de contes puisque ces pays ne sont nulle part (c'est le sens du mot utopie), mais il ne s'y passe rien puisque tout va bien ; le texte ne peut que les décrire avec tendresse, non sans allusions voilées à des contrées moins idéales et malheureusement moins irréelles. Auteurs et lecteurs sont des intellectuels un peu marginaux : Lucien plane sur les franges de la seconde sophistique, les œuvres du xvie et du xviie siècle sont aux limites de l'humanisme et du libertinage ; les textes sont souvent écrits en latin, ce qui situe le public.

Les récits en français et en anglais sont plus nettement satiriques et humoristiques : on le voit chez Rabelais et Cyrano, on le voit mieux encore dans le Gulliver de Swift et l'Eldorado de Voltaire. L'essor de la science fait de la pluralité des mondes habités un objet de croyance (Fontenelle, 1686) ; du coup Voltaire, encore lui, amène sur notre globe le premier visiteur extraterrestre en la personne de Micromégas et nous fait partager la stupeur éprouvée par l'étranger. Le public s'élargit et la science-fiction devient une arme politique : on le voit dans les utopies du xviiie et du xixe siècle.

Une autre série commence avec le Frankenstein (1817) de Mary Shelley, le Docteur Jekyll (1886) de Stevenson, L'Ève future (1888) de Villiers de l'Isle-Adam et L'Île du docteur Moreau (1896) de Wells ; la science n'est plus seulement une promesse de voyages et de lendemains qui chantent, elle peut bricoler les corps et mettre l'humain en péril. Du coup la science-fiction ne fait plus ni rêver ni rire, elle prend le relais du roman gothique et le conte recèle une menace de prophétie. La peur, partie du corps humain, se communique au corps social, et l'anti-utopie apocalyptique inspire Wells encore (Quand le dormeur s'éveillera, 1899), Zamiatine (Nous autres, 1921), Huxley (Le Meilleur des mondes, 1932), Orwell (1984, publié en 1949), Jünger (Heliopolis, 1949), Burgess (Orange mécanique, 1962) et d'autres.

On en vient à redouter la catastrophe cosmique : la panique provoquée aux États-Unis par l'adaptation radiophonique de La Guerre des mondes (1938), puis la première « apparition » de soucoupes volantes (1946) montrent que la catharsis n'a pas entièrement fonctionné. L'auteur prophétise, qu'il le veuille ou non, et il en tire son audience : Le Meilleur des mondes est le plus grand succès de librairie du xxe siècle.

Parallèlement, les technologies nouvelles envahissent la vie quotidienne ; beaucoup de gens se persuadent que le futur est pour bientôt, et les enfants ne sont pas les derniers. Avec Jules Verne, la science-fiction devient un moyen de les préparer à l'imprévu dont la vie sera faite : les aventures du voyageur, puis celles de l'inventeur, puis celles du guerrier galactique sont à la fois les légendes de l'adolescence et les contes merveilleux de la maturité – merveilleuse étrangeté qui à l'occasion se réalise contre toute attente. Le genre est très productif ; il se cherche un nom : Rosny aîné parle de roman scientifique, Wells de scientific romance, Gernsback de scientifiction (1923) et de science fiction (1929). Aux États-Unis, les institutions se mettent en place[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

<em>Interstellar</em>, de Christopher Nolan

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En s'en démarquant subtilement, Interstellar, de Christopher Nolan (2014) poursuit la route tracée…

<em>Matrix</em>, de Larry et Andy Wachowski, 1999

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Premier volet d'une trilogie qui connut un succès planétaire, Matrix (1999) se rattache à l'univers…

<em>Ghost in the shell</em>, de Oshi Mamoru, 1995

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Initialement publié en 1989 sous forme de manga, Ghost in the shell a été ensuite adapté sous de…

Autres références

  • 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE, film de Stanley Kubrick

    • Écrit par Michel CHION
    • 1 186 mots
    • 1 média

    Dans les années 1960, marquées par la guerre froide, deux grands thèmes hantent le monde occidental : le risque d'une apocalypse nucléaire, objet d'innombrables films, et la conquête spatiale, sous la forme d'une compétition entre Russes et Américains – compétition à laquelle met fin l'alunissage, en...

  • 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE (S. Kubrick)

    • Écrit par Joël MAGNY
    • 218 mots
    • 1 média

    Le cinéma de science-fiction a beaucoup perdu de sa vigueur et de sa vitalité, lorsque Stanley Kubrick (1928-1999) se lance dans l'aventure de 2001 : a Space Odyssey, dont le succès va redonner au genre une nouvelle vie pour plusieurs décennies. Selon Jacques Goimard, il s'agit du « premier...

  • AD ASTRA (J. Gray)

    • Écrit par Christian VIVIANI
    • 981 mots
    • 1 média

    Dans le premier long-métrage de James Gray, Little Odessa (1994), Joshua Shapira (Tim Roth), tueur sans envergure, revenait dans le quartier de son enfance et, de petit frère admiratif en mère mourante et aimante, allait jusqu’à contraindre à s’agenouiller son père démissionnaire et haï (Maximilian...

  • ALIEN, LE HUITIÈME PASSAGER, film de Ridley Scott

    • Écrit par Laurent JULLIER
    • 932 mots

    Ancien élève du Royal College of Art de Londres, Ridley Scott travailla d'abord pour la B.B.C., comme décorateur de plateau puis, au milieu des années 1960, comme réalisateur. Il poursuivit sa carrière en dirigeant des spots publicitaires, avant de tourner son premier film, Duellistes,...

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