SALAFISME

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La « quête de l’islam primitif »

Une croyance commune soude les salafismes : la possibilité de conjurer la désunion du monde musulman, son effacement face au monde occidental, et l’influence délétère que celui-ci exercerait sur les croyants, par le rétablissement des principes fondateurs de l’islam. Ceux-ci sont en effet censés garantir l’unité et l’homogénéité de la communauté musulmane (umma), et assurer ainsi le rayonnement de la civilisation islamique dans le monde. Comme la théorie du « choc des civilisations », exposée pour la première fois en 1993 par Samuel Huntington, ce raisonnement repose sur l’opposition binaire entre deux blocs (l’islam et l’Occident) que l’on suppose homogènes, antagonistes, et figés dans une essence immuable définie avant tout par des critères religieux. Le retour à l’exemple des « pieux ancêtres » purifiera ainsi l’islam de toute contamination par la pensée du dehors et permettra idéalement de retrouver la gloire du passé, celle du temps idéalisé des califes, où l’islam était la religion d’un empire hégémonique qui s’étendait des Pyrénées à l’Indus. Renverser l’ordre établi, ses gouvernements impies, ses mœurs dépravées et son mépris des principes de la religion pour restaurer le modèle paradigmatique de l’umma originelle : ces mots d’ordre, sous-jacents dans le salafisme contemporain, ont été mis en avant par bien d’autres mouvements de réforme politico-religieuse aux époques médiévale et moderne.

L’imitation du Prophète constitue l’un des piliers de l’éthique fondamentaliste. Certes, le Coran est jugé premier par les théoriciens, mais il ne peut constituer la principale source d’inspiration pour définir une éthique religieuse. En effet, le texte sacré ne livre que peu de renseignements précis sur Muḥammad (Mahomet), dont la figure s’efface au profit de la parole divine. C’est donc à partir du corpus plus tardif de la biographie (sīra) et des paroles (adīths) du Prophète, constitué entre le viiie et le ixe siècle, que la dévotion muhammadienne s’est construite. La sīra, rassemblée au début de l’époque abbasside par le petit-fils d’un esclave des Quraysh, Ibn Isḥāq (mort vers 767), puis profondément remodelée en Égypte par Ibn Hishām (mort vers 834), expose une biographie cohérente et édifiante du Prophète, à portée hagiographique. Quant aux hadiths, ils constituent un matériau abondant dans lequel les salafistes radicaux vont puiser leur définition souvent sommaire, mais fortement médiatisée, de la sharia, la « voie » indiquée par Dieu. Les savants du monde musulman, y compris des théoriciens comme l’égyptien Muḥammad ‘Abduh (1849-1905), dont se réclament les salafistes, ont débattu dès l’époque médiévale de la portée et de la fiabilité de ce corpus, certains intellectuels arabes libéraux, comme Abdelmajid Charfi, allant jusqu’à écarter sa validité juridico-religieuse au motif qu’il serait plus représentatif de la mentalité abbasside que du message du Prophète. Le salafisme le plus conservateur écarte au contraire cette vision critique, constitutive selon ses idéologues du scepticisme athée importé d’Occident, et réclame l’application à la lettre des règles contenues dans cette source de la Loi. C’est ainsi que les prédicateurs vont y puiser des arguments d’autorité pour justifier l’adoption de normes vestimentaires et corporelles comme le voile féminin ou le port de la barbe, ou l’application de châtiments corporels parfois mortels (flagellation, amputation, lapidation) pour l’adultère, le brigandage ou la consommation de vin, pour ne citer que les aspects les plus ostentatoires et les plus médiatiques de cette prétendue « justice islamique ». L’iconoclasme radical – la destruction des bouddhas de Bāmiyān (Afghanistan) par les Talibans, en 2001, en est l’exemple le plus frappant –, entrelace ainsi la condamnation coranique du culte des idoles et de la représentation de Dieu, avec des hadiths plus explicitement hostiles à l’image.

La référence au Prophète justifie donc la prétention à n’appliquer, en matière de loi, que des normes « islamiques » immuables, laissant de côté l’effort d’interprétation et de réactualisation (ijtihād) qui animait encore la science juridique classique. Elle alimente aussi les thèmes structuraux du salafisme. Les mouvements salafistes se donnent ainsi pour objectif de lutter, par la prédication ou la violence, contre le paganisme des temps modernes, suivant ainsi l’exemple du Prop [...]

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Manifestants salafistes en Jordanie

Manifestants salafistes en Jordanie
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Destruction du tombeau du prophète Jonas à Mossoul par l’État islamique

Destruction du tombeau du prophète Jonas à Mossoul par l’État islamique
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Écrit par :

  • : maître de conférences en histoire des mondes musulmans médiévaux à l'université de Lyon-II-Louis-Lumière

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Pour citer l’article

Cyrille AILLET, « SALAFISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/salafisme/