ŚĀKTI

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L'Énergie

La śākti est décrite dans les textes shivaïtes comme l'énergie de l'Être suprême, Śiva, dont l'essence se confond avec l'existence pure, universelle, infinie et de nature spirituelle, distincte des existences particulières, à formes spécifiques et par là limitées. Cette entité fondamentale indifférenciée et impassible a pour contrepartie l'ensemble des activités de la nature et des êtres individuels, qui sont distincts de Śiva et coéternels à lui. Śiva, ou mieux Paramaśiva, le Śiva suprême, ensemble de toute existence, contient en lui-même l'ensemble de toutes les activités, la Śākti suprême, Parāśakti. Paramaśiva et Parāśakti ne font qu'un sur le plan de l'ontologie pure. Mais, sur le plan cosmique empiriquement manifeste, Śiva et la Śākti forment comme les deux éléments d'un couple qui, sous son aspect personnel, représente le Grand Seigneur (Maheśvara) et la Déesse (Devī).

Les formes sous lesquelles Śiva, animé par la Śākti, se manifeste dans le monde pour le salut des êtres individuels sont multiples, décrites et classées dans les Āgama ou Tantra shivaïtes et dans les textes doctrinaux et rituels afférents, qui décrivent conjointement les manifestations de la Śākti. Les śākta sont ceux qui, dans la pratique religieuse et la dévotion, adoptent la Śākti comme leur divinité de prédilection (iṣṭadevatā).

Dans la classification doctrinale des Āgama, la Śākti est considérée comme se présentant sous plusieurs formes distinguées d'après leurs fonctions. Ce sont d'abord la Parāśakti, déjà mentionnée, non distinguée de Śiva, l'Ādiśakti, « énergie première », encore indifférenciée ou Cicśakti, « énergie de pensée ». Puis trois formes spécialisées : Icchāśakti, « énergie d'impulsion », par laquelle Śiva est ému de compassion pour les êtres ; Jñānaśakti, « énergie de connaissance », ou Sakṣācśakti, « énergie de vision directe », et Kriyāśakti, « énergie d'action », par lesquelles Śiva connaît et agit dans le monde. Mais il est d'autres modes spécialisés d'énergies de Śiva, tels que la Tirobhāvaśakti, par laquelle Śiva est dérobé à la connaissance de l'individu ordinaire, et l'Anugrahaśakti, par laquelle Śiva accorde sa grâce.

Pour les śakta, l'énergie mère de toutes choses l'emporte sur Śiva qui, sans elle, est une entité inerte. Dans le domaine naturel, c'est elle qu'ils reconnaissent comme l'objet par excellence de l'adoration. Ils s'attachent particulièrement à la doctrine – qui d'ailleurs n'appartient pas qu'à eux – selon laquelle deux réalités existant indépendamment de Śiva, le Bindu et la Māyā, font l'upādāna, c'est-à-dire assument la manifestation des mondes, respectivement pur pour le Bindu, et impur pour la Māyā ou « illusion ». Mus par la Śākti de Śiva ou confondus avec elle dans de multiples variantes de théories, ils sont conçus sous une forme concrète, quoique idéale, dans l'organisme humain, microcosme qui fait pendant au macrocosme de l'univers. Dans une des formes les plus courantes de la théorie, une śakti, dite Kuṇḍalinī, l'« Annulaire », c'est-à-dire celle qui est lovée en rond comme un serpent endormi, se trouve dans un carrefour de souffles vitaux siégeant à la base du tronc et peut être éveillée pour monter par un canal central qui l'amène successivement aux carrefours de souffles vitaux des autres étages du corps – ces carrefours sont appelés « cercles » (cakra) ou « lotus » (padma) et ces souffles y sont rassemblés au passage – jusqu'à l'étage supérieur crânien, où elle s'unit au Bindu.

Certains textes font du Bindu Śiva même et aussi la semence mâle, tandis que la Śākti est l'élément femelle de la génération (Dhyānabindūpaniṣad). Pour d'autres le Bindu sort du Nāda, la résonance cosmique représentée par la syllabe oṃ qui est le son primordial, le Verbe de l'univers.

La Śākti est parfois considérée comme correspondant auprès de Śiva à ce qu'est, dans la philosophie du sāṃkhya, la Nature (Prakṛti) auprès de l'Homme cosmique (Puruṣa). Certains śakta substituent, dans leur expression de la doctrine, Rāma à Śiva. C'est alors Sītā qui est identifiée à Prakṛti (Sītōpaniṣad).

Le symbolisme sexuel a donné lieu, chez divers groupes sectaires, tant selon les enseignements des manuels de technique religieuse (Tantra) des śākta que selon les enseignements de textes similaires bouddhiques, à des pratiques sexuelles tantôt idéales (produites en création psychique ou bhāvanā) et répondant à un symbolisme de sublimation, tantôt effectives, pratiques violant délibérément la morale et recherchant éventuellement le d [...]

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  • : membre de l'Institut, professeur honoraire au Collège de France

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Pour citer l’article

Jean FILLIOZAT, « ŚĀKTI », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sakti/