SABBATAI TSEVI (1626-1676)

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Sabbatai Tsevi et Nathan de Gaza

La figure personnelle de Sabbatai Tsevi n'avait en elle-même rien de particulièrement exaltant ; elle est insolite et même plutôt déroutante. Sabbatai est né, dans une famille de riches marchands, à Smyrne, en 1626, un 9 Av, jour anniversaire de la destruction du Temple (à moins que cette donnée n'ait été retouchée pour coïncider avec ce critère talmudique de la naissance du messie à venir), et un jour de sabbat (d'où son nom prédestiné, l'anthroponyme Tsevi signifiant « le cerf », par référence à la terre d'Israël). Présentant, selon Scholem, des symptômes maniaco-dépressifs, il semble avoir été plus profondément affecté que quiconque par la nouvelle des massacres de Chmielnicki ; et la tradition veut qu'à cette occasion il ait prononcé explicitement le Nom divin. Grand et bel homme, élégant, doué d'une très belle voix, il réunit dès cette époque un groupe de disciples auxquels il fit part de révélations qu'il avait eues concernant le « mystère de la divinité ». Mais, en raison de ses prétentions messianiques, il fut chassé de la ville par son maître, le rabbin de Smyrne. Il accomplit alors, pour accréditer sa mission céleste, des « actes étranges » : ainsi, en 1658, à Salonique, il célébra rituellement ses épousailles avec la Tōrah, ce qui provoqua encore une fois son expulsion. En 1661, il aurait fait un pas de plus en célébrant dans la même semaine les trois fêtes juives de la Pâque, de la Pentecôte et des Cabanes ; au même moment, il proclama la caducité des préceptes de la Tōrah de Moïse, en invoquant le fait que ceux-ci devaient perdre leur caractère contraignant aux temps messianiques, et il prononça la bénédiction habituelle de la prière du matin (mattir assurim, « qui libère les captifs ») en la modifiant de façon à lui faire dire : « qui libère des interdits » (mattir issurim). En 1662, il s'établit discrètement à Jérusalem.

Arrivé au Caire en 1663, comme envoyé de la communauté de Jérusalem, il y fut bien reçu par le chef renommé de la communauté juive cairote, Raphaël Joseph Chelebi. Sur une illumination, il épousa une jeune fille, Sarah, rescapée des massacres de Podolie, et de réputation douteuse, semble-t-il – imitant explicitement par là le geste du prophète Osée. Cette union serait restée platonique. C'est alors que se produisit, en avril 1665, la rencontre décisive avec Nathan de Gaza. Ayant appris que ce dernier, médecin et kabbaliste, avait le pouvoir de révéler à chacun « le secret de la racine de son âme » et de lui procurer une combinaison magique de lettres en vue de son tikkun (« rédemption », « réparation » ou « accomplissement personnel »), Sabbatai alla le consulter. Nathan de Gaza lui « révéla » son âme en la situant dans le schéma kabbalistique de la création du monde, puis l'accompagna sur les lieux saints de Hébron et de Jérusalem, où il le salua comme le messie, dans la nuit de la Pentecôte 1665. Rentré à Gaza, Sabbatai fut accueilli solennellement par le rabbin et désigna ses disciples. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

Nathan de Gaza décréta un jeûne de repentance afin de préparer les jours du messie et il remplaça le jour d'affliction du 17 Tammuz par un jour de joie. Des lettres furent adressées à toutes les communautés juives, avec cette clause étonnante que, vu les circonstances, le messie n'avait pas à attester sa mission par l'accomplissement de miracles et qu'Israël devait être capable de le reconnaître et de l'accueillir sans preuves manifestes. Il devait être reçu dans la foi pure, comme il en fut, selon la tradition, pour les dix tribus perdues d'Israël revenant à Jérusalem dans une marche puissante et miraculeuse à la fin de leur dispersion. Des cortèges chantants et armés commencèrent de se former un peu partout, vers des foyers de rassemblement situés à La Mecque, au Sahara, en Perse et en Europe. Pendant ce temps, Nathan de Gaza s'empressa de consigner par écrit la théorie mystique du mouvement messianique. Il la diffusa sous la forme d'une longue lettre au chef de la communauté d'Égypte : les prières (kavvanot) d'Isaac Louria, maintenant accomplies, étaient déclarées dépassées, parce que la structure de l'univers était modifiée par l'apparition du messie : les étincelles de sainteté jaillies de l'âme primitive d'Adam et dispersées [...]

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  • : directeur du Centre d'études Istina et de la revue Istina

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Pour citer l’article

Bernard DUPUY, « SABBATAI TSEVI (1626-1676) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sabbatai-tsevi/