ROME ET EMPIRE ROMAINL'artisanat sous l'Empire

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L'activité professionnelle

Lieux de production et d'échanges

C'est en ville qu'on trouve tous les corps de métiers (on en a dénombré 225 dans l'Occident romain), et Rome, Ostie ou une capitale provinciale comme Lyon sont le siège de très nombreux collèges ; mais il faut penser qu'une grande partie de l'activité « industrielle » se passe à la campagne : les « officines » de céramique ont besoin d'argile et de combustible tout autant que d'un marché proche, ce qui explique l'importance d'une production rurale (La Graufesenque, Lezoux pour la sigillée de Gaule) par opposition à des fabrications urbaines, comme à Naples ou à Lyon ; et de grandes exploitations agricoles (villae) de la Gaule du Nord devaient abriter aussi des ateliers de tissage si l'on en juge par les décors des tombeaux de leurs riches propriétaires (par exemple celui d'Igel, près de Trèves).

La structure économique

L'activité de l'artisan doit être souvent envisagée de façon indépendante dans le cadre de la taberna urbaine, à la fois atelier, boutique, parfois habitat, comme chez les bronziers d'Alésia. Mais il y a souvent aussi des unités de production plus grandes, qu'on aimerait pouvoir appeler des « usines » si le terme n'était pas si anachronique, et qui abritent des activités variées et des ouvriers en nombre : on peut penser à la production des briques ou de la céramique de luxe (à Arezzo, un Perennius a quelques dizaines d'esclaves), au polissage du marbre dans l'atelier de Chemtou (Tunisie actuelle) ou aux grandes boulangeries comme celle d'Eurysaces. Enfin, il doit exister des sortes de coopératives regroupant pour certaines opérations des artisans indépendants : c'est ainsi qu'on se représente la cuisson dans des fours collectifs de grandes quantités de vases fabriqués par des potiers isolés. Un document comptable comme tel bordereau d'enfournement trouvé sur le site de La Graufesenque (Aveyron) montre bien dans sa langue mâtinée de gaulois et de latin, pour le « 21e chargement de la 1re fournée, au bordereau 10 d'enfournement », que divers potiers isolés (Verecundos, Albanos, Albinos, Summacos, Deprosagijos, Masuetos) et d'autres déjà associés (Felix et Scota, Tritos et Privatos) ont donné à cuire des vases de formes et de modules variés, pour un total de 22 945 pièces.

Travail répétitif, travail parcellisé

Loin d'être responsable de la réalisation intégrale d'un « chef-d'œuvre », l'artisan romain est plutôt astreint, comme un ouvrier moderne, à un travail répétitif, par exemple, pour le malaxage du mortier ou la fabrication des matériaux de construction, comme les briques ou les petits moellons pyramidaux caractéristiques de la maçonnerie du début de l'Empire (opus reticulatum) : cette rationalisation de la production ne se comprend que dans le cadre du système esclavagiste romain où une main-d'œuvre abondante mais sans culture peut remplacer les tailleurs de pierre spécialistes du « grand appareil ». Dans d'autres cas, c'est plutôt d'une parcellisation de la tâche qu'il s'agit, plus proche de la conception traditionnelle de l'artisanat selon laquelle apprentis et ouvriers qualifiés n'ont évidemment pas les mêmes missions : dans une équipe de mosaïstes, certains dessinent les figures en couleurs tandis que d'autres ne font que remplir le fond uniformément blanc ; à la fin de l'Antiquité, Augustin, dans la Cité de Dieu, livre VII, chapitre iv, donne une évocation méprisante du travail des artisans chez qui « le moindre petit vase, pour sortir achevé, passe par de nombreuses mains, alors qu'un artisan achevé pourrait l'achever à lui seul. Mais c'est qu'on n'a rien trouvé de mieux pour la foule de ceux qui travaillent : en acquérant chacun, assez vite et sans trop de peine, la pratique d'une partie seulement de leur art, ils se dispensent du long et pénible effort qui les rendrait maîtres achevés dans la totalité de cet art ».

Le prix du travail

Le prix des produits antiques manque souvent, d'où l'intérêt des indications données par des textes comme l'édit du maximum ou quelques trouvailles comme celle d'une stèle d'Escolives (Yonne), dédiée à la déesse Rosmerta et sur laquelle le prix – 21 sesterces – est resté marqué. Un autre exemple nous est donné par une belle statuette de bronze de la région de Lincoln (Angleterre), d'un poids équivalant à 5 livres romaines, qui représente le dieu Mars et porte l'inscription : « Bruccius et Caratius Colasunus ont offert (cette statuette) au dieu Mars et aux divinités des empereurs, à leurs frais, pour un coût de 100 sesterces (20 deniers) ; le bronzier Celatus l'a faite et a offert une livre de bronze travaillé d'une valeur de 3 deniers » (C.I.L., VII, 180), ce qui peut se comparer au salaire du bronzier fixé dans l'édit du maximum à 4 deniers par livre de métal travaillé.

La propriété de l'œuvre

Le travail de l'artisan a donné lieu à toute une casuistique juridique : l'œuvre appartient-elle au commanditaire, propriétaire de la matière première (métal à ciseler, peinture à étendre), ou au réalisateur qui lui confère une forme (species) nouvelle ? La solution sera différente selon que le retour à la forme première est possible ou non (Digeste, xli, i, 7, 7). Par l'intermédiaire de la réflexion juridique, l'activité artisanale a donc pu d'une certaine façon se trouver reconnue et protégée. Une signature apposée sur une réalisation fait parfois problème : c'est le commanditaire, ou l'empereur, qui signe (fecit) une œuvre importante, un monument public, et non l'architecte ; sur des travaux privés, l'artisan peut mettre son nom, mais il n'y a là aucune régularité : les mosaïques sont beaucoup plus souvent signées que les peintures murales. La signature ne vise d'ailleurs pas à garantir une propriété morale ; paradoxalement, les signatures les plus fréquentes sont celles de potiers, souvent esclaves, auteurs d'œuvres répétitives : dans ce cas, l'estampille peut être interprétée comme marque de fabrique ou comme repère de production ou comme publicité (parfois mensongère, telle l'estampille Arretinum verum vas sur une céramique qui n'est pas d'Arezzo).

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Écrit par :

  • : maître de conférences (archéologie romaine) à l'université de Lille-III-Charles-de-Gaulle

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Pour citer l’article

Roger HANOUNE, « ROME ET EMPIRE ROMAIN - L'artisanat sous l'Empire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/rome-et-empire-romain-l-artisanat-sous-l-empire/