ROMANLe nouveau roman

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Une « collection d'écrivains », une époque

Plutôt que de groupe ou d'école, Jean Ricardou préfère parler, à propos des nouveaux romanciers, d'une « collection d'écrivains », mus par une même ambition, mais de tempérament et de style fort dissemblables. Il a pourtant contribué au premier chef à l'« illusion de club » qu'il souhaitait dénoncer : son ouvrage Le Nouveau Roman (1973), qui met au jour les recettes plutôt que l'inspiration des nouveaux romanciers, ne retient en effet que sept noms, Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, tous participants du colloque qui se tint à Cerisy-la-Salle en juillet 1971. Pour avoir refusé de se rendre au colloque parce que, dira-t-elle, elle se méfie des a priori théoriques qui empêchent l'écrivain à l'œuvre de se découvrir lui-même, Marguerite Duras s'est, aux yeux de Jean Ricardou, exclue elle-même de la « pléiade ». Alain Robbe-Grillet la considère au contraire comme faisant partie de cette « collection » à laquelle on adjoindrait volontiers Samuel Beckett, voire Jean Cayrol (Le Déménagement, 1956 ; Les Corps étrangers, 1959) ou Claude Mauriac (la suite romanesque Le Dialogue intérieur, 1957-1979 ; L'Alittérature contemporaine, 1958).

En marge des auteurs, un nom fera l'unanimité : celui de Jérôme Lindon, éditeur courageux, directeur des éditions de Minuit, qui accepta au long des années 1950 plusieurs manuscrits de ceux qu'on appellera bientôt les nouveaux romanciers et qui demeurera le meilleur fédérateur du groupe. Dès les années 1960, son catalogue fait presque l'effet d'un palmarès des œuvres du nouveau roman. Les auteurs auxquels il avait fait confiance lui demeureront pour l'essentiel continûment fidèles.

L'expression « nouveau roman » est due à Émile Henriot qui l'employa dans un article du Monde, le 22 mai 1957, pour juger sévèrement La Jalousie d'Alain RobbeGrillet et Tropismes de Nathalie Sarraute. Robbe-Grillet fut, semble-t-il, le premier à reprendre l'appellation à son compte. Mais, réédité en 1957 par Jérôme Lindon, Tropismes datait en réalité de 1939. Nathalie Sarraute avait montré dans ce recueil de textes brefs sa méfiance envers les « caractères » tels que les concevaient les romanciers du xixe siècle, préférant s'attacher, sous le nom de « tropismes », à ces « moments indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver ». De cette préférence, elle avait donné une illustration dans Portrait d'un inconnu (1948). Le nouveau romancier perçait chez Claude Simon dans Le Tricheur (1945) ou La Corde raide (1947). Enfin, Molloy et Malone meurt (1951), de Samuel Beckett, où les éléments d'intrigue et les personnages sont réduits à une réalité incertaine, ont précédé de deux ans Les Gommes (1953), de Robbe-Grillet, que l'on a parfois considéré comme le premier nouveau roman.

Nathalie Sarraute

Photographie : Nathalie Sarraute

Parus en 1939 dans une quasi-indifférence, les Tropismes de Nathalie Sarraute (1900-1999) sont devenus dans les années 1950 l'«ancêtre» du Nouveau Roman. 

Crédits : Louis Monier/ Gamma-Rapho/ Getty Images

Afficher

Un an après qu'Émile Henriot eut donné au nouveau roman son nom de baptême, l'hebdomadaire Arts annonçait la mort du mouvement. « On a toujours contesté son existence, et il est toujours là », déclarait Robbe-Grillet dans une interview au Monde (22-23 janv. 1984). Des esprits malicieux opposeront que le nouveau roman est mort avec le prix Nobel de littérature décerné à Claude Simon en 1985 ; né dans la contestation, pouvait-il se survivre en étant couronné ? Plus sérieusement, il en va avec les auteurs du nouveau roman comme avec les jeunes romantiques ou le groupe des surréalistes : passé le temps des manifestes, ils se sont épanouis dans des directions différentes, soit qu'ils aient très tôt renoncé au roman (Michel Butor a signé son dernier roman, Degrés, en 1960), soit qu'ils aient expérimenté, tel Robbe-Grillet, les chassés-croisés du langage romanesque et du langage cinématographique (L'Immortelle, 1963 ; L'Éden et après, 1971 ; Glissements progressifs du plaisir, 1974), soit qu'ils aient obliqué vers l'autobiographie. Cette dernière tentation s'interprétera comme un effet de l'âge (la fiction paraît souvent vaine à l'heure des bilans), mais aussi comme un désir de jouer avec les limites du vrai et du faux et de s'interroger sur les pièges de la mémoire : l'illustrent Nathalie Sarraute avec Enfance (1983), Alain Robbe-Grillet avec sa trilogie autobiographique intitulée Romanesques (1985-1994), ou encore Claude Simon dont L'Acacia (1989) dissimule à peine sous le « il » du narrateur une authentique recherche du père et révèle que, depuis L'Herbe (1958), le romancier tissait grâce à la reprise des mêmes thèmes une histoire familiale indissociable de la constitution de son écriture.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 8 pages

Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris III-Sorbonne nouvelle

Classification

Autres références

«  ROMAN  » est également traité dans :

ROMAN - Genèse du roman

  • Écrit par 
  • ETIEMBLE
  •  • 5 840 mots
  •  • 1 média

À propos de Beauté mon beau souci, Arland écrivait : « Nouvelle ou roman ? [...] C'est une nouvelle qui soudain se transforme en roman » ; et Robert Mallet : « À la limite du récit autobiographique, de la nouvelle et de l'essai. Certains pourront les considérer comme des ébauches de roman, d'autres c […] Lire la suite

ROMAN - Essai de typologie

  • Écrit par 
  • Jean CABRIÈS
  •  • 5 924 mots
  •  • 5 médias

En apparence, une œuvre romanesque est un discours suivi. En fait, un roman est une forme littéraire construite à partir d'une réalité elle-même structurée, ou du moins que le romancier perçoit comme organisée. Un groupe social, un problème ou un cas psychologique, un événement historique, un fait divers, une […] Lire la suite

ROMAN - Roman et société

  • Écrit par 
  • Michel ZÉRAFFA
  •  • 6 702 mots
  •  • 5 médias

Le roman peut aussi bien traduire la réalité sociale que la trahir. D'une part, il est le mode d'expression artistique dont les relations avec cette réalité sont les plus amples et les plus précises : la fiction chinoise Le Rêve du pavillon rouge, les œuvres de Balzac, de Proust ou de Joyce auront retranscrit, chacun en son temps, une somme […] Lire la suite

ROMAN - Le personnage de roman

  • Écrit par 
  • Michel ZÉRAFFA
  •  • 6 222 mots
  •  • 2 médias

Un personnage romanesque est souvent héroïque, il n'est jamais un héros. Ce dernier accomplit avec une constance exemplaire un destin décidé par les dieux ou un dessein dicté par le devoir. Œdipe et Antigone, Achille et Ulysse, Lancelot et Siegfried, Hamlet et Macbeth ont en commun l'invariabilité : sauf en de rares moments de faiblesse ils vont dans le sens d'une même éthique supra ou extra-humai […] Lire la suite

ROMAN - De Balzac au nouveau roman

  • Écrit par 
  • Michel RAIMOND
  •  • 5 089 mots
  •  • 3 médias

Les auteurs du nouveau roman ont beaucoup fait depuis une quinzaine d'années pour dessiner les grandes lignes de l'évolution du roman de Balzac à Butor. On serait tenté de montrer quelque scepticisme à l'égard de l'histoire du roman telle qu'ils la présentent parfois. Cela dit, et la part étant faite de ce qui relève de la publicité ou des nécessités de la polémique, il reste que, comme Robbe-Gril […] Lire la suite

ROMAN - Le roman français contemporain

  • Écrit par 
  • Dominique VIART
  •  • 8 088 mots
  •  • 7 médias

Au tournant des années 1970-1980, le roman français a vécu une profonde mutation esthétique. Après deux décennies dominées par les explorations formelles des dernières avant-gardes, la hantise de l'écrivain était de n'avoir plus d'autre horizon que l'innovation pratiquée pour elle-même, variation à l'infini de fonctionnements textuels désormais trop bien connus et déjà poussés à leur plus extrême […] Lire la suite

ROMAN - Roman et cinéma

  • Écrit par 
  • Jean-Louis LEUTRAT
  •  • 6 193 mots
  •  • 5 médias

Les relations de la littérature et du cinéma ont fait l'objet de commentaires nombreux et parfois polémiques, visant le plus souvent à repérer les traces d'une « influence » susceptible de s'exercer dans l'un ou l'autre sens et qui sera estimée bénéfique ou négative selon les cas et les auteurs. Très vite, le débat « littérature-cinéma » a été circonscrit aux rapports du roman et du cinéma, sans d […] Lire la suite

ROMAN D'AVENTURES

  • Écrit par 
  • Sylvain VENAYRE
  •  • 3 895 mots
  •  • 9 médias

À la fin du xviiie siècle, une mutation remarquable vient affecter le genre du récit de voyage : alors que l’âge classique avait privilégié les connaissances rapportées par le voyageur, le nouveau récit s’organisa autour de la personnalité de ce dernier, de ses sentiments, des aventures survenues lors de son voyag […] Lire la suite

ROMAN FAMILIAL

  • Écrit par 
  • Catherine CLÉMENT
  •  • 848 mots

C'est dans le livre d'Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros (1909), que Freud inséra un petit texte intitulé « Le Roman familial des névrosés ». Le phénomène auquel se rattache ledit « roman » est le processus général de distanciation entre parents et enfants, processus qui, pour Freud, est indispensable et constitue même la cond […] Lire la suite

ROMAN HISTORIQUE

  • Écrit par 
  • Claude BURGELIN
  •  • 1 016 mots

Le roman a toujours puisé dans l'histoire de quoi nourrir ses fictions et leur donner les prestiges du vraisemblable. Mais, en tant que genre spécifiquement déterminé, le roman historique a pris son essor — comme la plupart des formes romanesques — au xixe siècle, alors que la bourgeoisie prend le pouvoir. C'est au xviii […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

5 mai 2006 Pologne. Entrée des populistes et des ultracatholiques au gouvernement

Roman Giertych pour la L.P.R., sont nommés vice-Premiers ministres. Le nouveau gouvernement, toujours dirigé par Kazimierz Marcinkievicz, dispose d'une majorité parlementaire.  […] Lire la suite

27 septembre - 11 octobre 1992 Roumanie. Réélection du président Ion Iliescu, mais défaite de son parti au Parlement

Roman, qui dirige le nouveau F.S.N. Avec 27,5 p. 100 des suffrages, le F.D.S.N. reste le premier parti du pays, suivi par la Convention démocratique d'Emil Constantinescu, principal parti d'opposition anticommuniste (23 p. 100), et le F.S.N. (11 p. 100). Les formations nationalistes, qui agitent la menace d'une invasion hongroise de la Transylvanie […] Lire la suite

1er-15 octobre 1991 Roumanie. Formation d'un nouveau gouvernement

Roman, écarté du pouvoir le 26 septembre sous la pression des mineurs de la vallée du Jiu venus contester dans la capitale la politique d'austérité. Ministre des Finances du gouvernement sortant, le nouveau Premier ministre s'affirme politiquement proche de Petre Roman. Ce dernier conserve un contrôle étroit sur le gouvernement formé, le 15, par T. […] Lire la suite

13-28 juin 1990 Roumanie. Répression sanglante à Bucarest

Roman, Premier ministre sortant, présente son nouveau gouvernement, composé de vingt-trois membres, pour la plupart jeunes technocrates non compromis avec l'ancien régime. Annonçant son programme devant le Parlement, Petre Roman met l'accent sur la politique économique, qu'il affirme devoir être libérale et privatisée.  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Pierre-Louis REY, « ROMAN - Le nouveau roman », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roman-le-nouveau-roman/