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Le droit de regard

Né dans la marge des lectures sérieuses ou rêveuses d'une époque, mais tout contre elles, le roman « picaresque » ne recevra son nom qu'après coup : il sera forgé au xixe siècle sur l'espagnol pícaro, « aventurier, coquin ». Au xviiie siècle, Fielding hésite encore sur l'étiquette et hasarde, pour faire reconnaître ce bâtard, une formule hybride : « a comic epic in prose ».

Pourtant, le picaresque (au sens large) est aussi vieux, aussi universel que la route où déambulent ceux que les gens de bien appellent significativement les « vauriens ». La littérature (les maqāmat arabe comme le Shui hu zhuan chinois ou le Satiricon) s'est toujours plu à dire les tours et les détours des vrais et faux mendiants sur les cases obligées d'un jeu de l'oie sans fin (l'auberge, la prison, le marché, les brigands, la maison de paysans, le sanctuaire, l'auberge encore) qui frôle et démasque le monde où l'on peut s'asseoir, manger, écrire et lire des livres à l'aise. Au xvie siècle, l'Europe en guerre a multiplié les déracinés, et l'imprimerie a répandu les histoires de gueux et de truands. À côté des genres « nobles » (le roman de chevalerie, l'Arcadie), on laisse des conteurs fabuler sur les « drôles », sur ceux qui n'ont pas voix au chapitre.

Mais, en cette même époque, dans l'Espagne du Siècle d'or, de Charles Quint et de la Contre-Réforme, surgit une véritable contre-littérature. Le muet prend la parole et parle en son nom. Lui, le sans titre, il dit « Je ». La Vie de Lazarillo de Tormes (1554) sera la première autobiographie d'un être en marge, et même au rebut, qui soudain vient figurer en pleine page, évinçant les prouesses et les rêves de ses maîtres. Ses maîtres ? Le pícaro n'est que le valet de leurs valets, sinon le parasite de leurs parasites. Son Je, à vrai dire, ne lui appartient même pas. Ce n'est que le truchement d'un lettré anonyme, nourri de théologie et de morale, qui, pour dénoncer le mensonge officiel de l'« honneur » sclérosé des nobles, la corruption du clergé et la tentation grandissante de l'argent, emprunte la voix et le regard cynique du p [...]

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Jean CABRIÈS, « ROMAN - Essai de typologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mai 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roman-essai-de-typologie/