ROSSELLINI ROBERTO

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Au-delà du néoréalisme

Rome, ville ouverte (Roma, città aperta, 1945) et Païsa (1946) sont unanimement considérés, aujourd'hui, comme des « films clés », dont le retentissement au lendemain de la Libération fut énorme : on possède peu de témoignages aussi poignants sur la souffrance d'un peuple, et où celle-ci soit plus sobrement représentée, tout en laissant apparaître, au cœur même de l'événement, une authentique dimension spirituelle. Mais, très vite, Rossellini abandonna les sujets à contenu exclusivement social pour se tourner vers des genres moins populaires tels que la comédie satirique : La Macchina ammazacattivi (1948, La Machine à tuer les méchants) et Où est la liberté ? (Dov'è la libertà ? 1952), le fabliau médiéval : Onze Fioretti de François d'Assise (Francesco, giullare di Dio, 1950), voire l'opéra à grand spectacle : Jeanne au bûcher (Giovanna d'Arco al rogo, 1954) d'après l'oratorio de Claudel et Honegger. Sa rencontre avec Ingrid Bergman lui inspire des scénarios dans lesquels l'autobiographie, intelligemment transposée, entre pour une large part : tel est le cas de Stromboli (Stromboli, terra di Dio, 1949). En 1958, il rapporte d'un voyage aux Indes un simple et passionnant, carnet de route filmé. S'il arrive donc que les préoccupations du cinéaste recoupent parfois celles de son temps, ou de la mode, bien plus fréquemment elles s'en éloignent quand elles n'expriment pas ses émotions du moment, au point de paraître anachroniques. On s'aperçoit alors, en considérant ces films méconnus, que Rossellini était en définitive un auteur tout à fait insolite, baroque même par endroits. Ce prétendu cinéaste réaliste dissimulait un poète des plus singuliers.

Paisà, R. Rossellini

Photographie : Paisà, R. Rossellini

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Qu'était, d'ailleurs, le « néoréalisme » pour lui ? Nullement ce qu'il fut pour nombre de réalisateurs de sa génération (ou de la suivante) : l'étalage, parfois complaisant, des plaies ou des séquelles de la guerre, de la décadence de tel milieu social, du mal de vivre avec son temps ou ses préjugés, étalage destiné à provoquer chez le spectateur une certaine prise de conscience des problèmes de l'heure. Rossellini n'a rien d'un philosophe misérabiliste. Ce qui l'intéresse, c'est d'abord l'approche morale de certains êtres d'exception, de déclassés, que la corruption ambiante a laissé intacts, d'illuminés au sens poétique du terme, que leur vocation spirituelle préoccupe davantage qu'une idéologie passagère. Ces individus hors du commun, ces héros, ces saints parfois (des saints sans auréole, décrits dans leur comportement quotidien), ce sont entre autres : le prêtre de Rome, ville ouverte, marchant calmement à la mort ; la pauvresse du Miracle (Il Miracolo, 1948), moquée par tout un village ; François, le poverello d'Assise, le « jongleur de Dieu » parlant aux oiseaux et aux lépreux ; Jeanne portée par la mascarade humaine jusqu'au bûcher ; d'une manière plus paradoxale, le général de La Rovere, hypocrite, fourbe et imposteur mais qui, dans sa marche au supplice, se réhabilite d'un coup (Il Generale Della Rovere, 1959) ; ou encore les trois personnages témoins des Évadés de la nuit (Era notte a Roma, 1960), pourchassés, errants, obligés de se terrer dans des caves ou des greniers et qui n'en accomplissent pas moins une destinée où les valeurs fondamentales (de courage, de charité, d'attention à autrui) ont encore droit de cité. Au sommet de cette mythologie, il convient de situer la jeune femme d'Europe 51, brusquement consciente de son pouvoir quasi messianique et qui abandonne tout pour se consacrer aux déshérités ; le sage Socrate, auquel Rossellini a consacré une de ses émissions de télévision (Socrate, 1970) ; et bien sûr Jésus, le « héros » exemplaire de son dernier film (Le Messie, 1975).

Le néoréalisme est donc bien plus « une position morale qu'un fait esthétique », ou du moins l'une précède-t-elle l'autre ; il consiste à « découvrir les êtres et les choses tels qu'ils sont, dans leur extrême simplicité », voire leur plus scandaleux dénuement. Il s'agit de ne rien intercaler entre soi et les autres qui fasse écran. Henri Agel peut ainsi déceler à juste titre dans cette œuvre une « incarnation des vertus évangéliques, d'esprit de douceur, de charité, de simplicité ». Nous voilà loin du témoin objectif évoqué par certains.

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Vittorio de Sica, Roberto Rossellini et Federico Fellini

Vittorio de Sica, Roberto Rossellini et Federico Fellini
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Paisà, R. Rossellini

Paisà, R. Rossellini
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Allemagne année zéro, R. Rossellini

Allemagne année zéro, R. Rossellini
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  • : docteur ès lettres, professeur émérite à l'université de Paris-I, historien du cinéma

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Pour citer l’article

Claude BEYLIE, « ROSSELLINI ROBERTO », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roberto-rossellini/