RUSSES REVUES LITTÉRAIRES

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En Russie, la revue littéraire est une vieille tradition. De nombreux grands écrivains furent rédacteurs de revues ; Pouchkine et Dostoïevski, par exemple, fondèrent les leurs. Ces revues ont joué un rôle très important dans la vie littéraire : presque toutes les grandes œuvres du xixe siècle y furent publiées avant de l'être en livres. Les revues représentent comme partout des écoles littéraires. Mais, du fait de l'absence de tribunes politiques et de vie politique spécifique, du fait de l'existence de lignes de démarcation politiques dans la littérature, du fait enfin du rôle proprement politique que jouèrent des hommes de lettres comme Bielinski, Herzen, Tchernychevski, les revues occupèrent une place de premier plan dans la vie politique du pays. Ainsi, le mouvement des « démocrates révolutionnaires » est lié au nom de revues comme Le Contemporain (Sovremennik) ou Les Annales de la patrie (Otetchestvennye Zapiski), où, le plus souvent sous prétexte de critiques littéraires, les auteurs donnaient leurs opinions politiques, dans une forme acceptable par la censure. Il s'est formé ainsi une tradition de la polémique littéraire-politique : par exemple entre Dostoïevski et Saltykov-Chtchédrine.

Après la révolution, ces traditions restent dans l'ensemble vivantes. Dans les premières années, et jusqu'à la fin des années 1920, de nombreuses revues se créent (les anciennes avaient été interdites ou avaient disparu d'elles-mêmes), représentant des courants littéraires variés : La Terre vierge rouge (Krasnaïa Nov, 1921-1942), Nouveau Monde (Novy Mir, à partir de 1925), revues dirigées par des communistes (respectivement Voronski et Polonski), sont les tribunes des « compagnons de route », ceux qui, tout en étant favorables à la révolution, ne sont pas communistes. Octobre (Oktiabr, à partir de 1924) et La Jeune Garde (Molodaïa Gvardia, à partir de 1922) sont les revues où publient les écrivains dits « prolétariens ». Des revues enfin sont les porte-parole de groupements littéraires comme le L.E.F. (Le Front gauche) de Maïakovski et La Sentinelle (Na postou) de la R.A.P.P. (Association des écrivains prolétariens de Russie). Après la dissolution des groupements littéraires en 1932, les revues deviennent presque toutes les organes de l'Union des écrivains. Même si elles publient des œuvres intéressantes, elles subissent elles aussi les effets du stalinisme et du jdanovisme et perdent leur spécificité.

Dans les années 1970, il existe près de cent revues littéraires mensuelles, les « grosses revues », dont les tirages (environ 200 000 exemplaires en moyenne) peuvent atteindre dans certains cas 2 millions d'exemplaires. À côté des revues centrales de Moscou, il y avait, avant la dislocation de l'U.R.S.S., les revues des Républiques, en russe et dans la langue nationale, les revues des régions et des villes. Parfois, ce sont ces revues « périphériques » qui publient des œuvres qui ne peuvent pas l'être à Moscou. Leurs deux cents à trois cents pages sont réparties entre les œuvres nouvelles, la critique littéraire (c'est souvent elle qui donne l'orientation de la revue), des articles économiques et d'actualité. Si la censure exerce son contrôle, si le parti donne une orientation générale et a droit de regard sur les comités de rédaction, il serait erroné de croire que toutes les revues se ressemblent. Certaines revues centrales ont un profil littéraire précis. Jeunesse (Iounost), une des nombreuses revues créées vers 1955, grâce à Kataïev puis à Polevoï, a su découvrir les jeunes talents qui ont formé la « quatrième génération ». L'Étendard (Znamia) publie principalement de la littérature de guerre. Les « paysanniers » se sont regroupés autour de Notre Contemporain (Nach Sovremennik). Il existe des revues spécialisées dans la littérature étrangère, la littérature des Républiques, la critique littéraire. L'autonomie, la marge d'initiative et le rôle d'une revue furent illustrés par Novy Mir, qui, grâce à Tvardovski, révéla de nombreux talents et regroupa les œuvres de qualité. Le changement de direction, imposé par les autorités, n'a sans doute pas mis fin entièrement à ces activités de la revue, qui subsistent, ne fût-ce que par inertie ; mais il en a fait une revue comme les autres, et qui, pas plus que celles-ci, ne passionne les lecteurs.

La polémique des années 1960, qui opposa notamment Novy Mir et Oktiabr, mais à laquelle participèrent toutes les revues, portait en fait sur l'évolution de la société soviétique : allait-on mener jusqu'au bout la politique de démocratisation amorcée par le XXe congrès ou se contenter de corriger les erreurs de Staline sans toucher à l'essentiel de son système ? Le choix des œuvres avait une grande part dans l'orientation de chaque revue, mais c'est la discussion à propos des œuvres qui était le terrain privilégié de la polémique. La revue Molodaïa Gvardia s'est signalée en devenant le porte-parole des néo-slavophiles. En tranchant ces discussions, le plus souvent de façon administrative, le parti en limite la portée, il tend à uniformiser ces revues. À partir de 1986, début de l'ère gorbatchévienne, des centaines de nouveaux titres d'opposition voient le jour. Georges Nivat parle de ce « pullulement » comme d'un phénomène spécifiquement russe. Novy Mir proclame 1989 « année Soljenitsyne », mais la fin de la perestroïka coïncide avec la décrue en nombre et en qualité des nouvelles revues.

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  • : agrégé de l'Université, maître de conférences à l'université de Paris-Sorbonne

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Pour citer l’article

Alexis BERELOWITCH, « RUSSES REVUES LITTÉRAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/revues-litteraires-russes/