RÉVOLUTION FRANÇAISE

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Historiographie

La révolution comme catastrophe providentielle

Le fait que les ruptures provoquées par la Révolution française aient été analysées en même temps qu'elles furent vécues, donne à l'épisode une urgence inhabituelle, amène à donner au concept de révolution son sens actuel de mutation brutale, globale et difficilement réversible, et entraîne un bouleversement dans la manière de penser de l'histoire. Les protagonistes (et avec eux les observateurs contemporains), nourris de littérature grecque et latine qui leur a donné le sens tragique de la destinée humaine, élevés dans les controverses politiques et philosophiques, ont été conduits à donner à leurs actes un sens visant à l'universel. La novation de la Révolution française, telle qu'elle est comprise par les contemporains, tient à cette vision, autant qu'à la brutalité des événements eux-mêmes ; ailleurs, des conflits de nature proche, mais survenus dans d'autres climats intellectuels, n'ont pas entraîné autant de bouleversements dans la perception de l'histoire du monde. La particularité de l'historiographie de la Révolution française tient de cette conjonction.

Dans cette perspective, les discours des principaux protagonistes participent d'une réflexion politique qui s'élabore peu à peu, au fil des événements, et qui écrit l'histoire aussitôt qu'elle est vécue. Quelques-uns, cependant, ont eu en outre le temps, souvent lors de moments dramatiques, de tirer des leçons de leur expérience. Les textes de Barnave (Introduction à la Révolution française) ou de Condorcet, ou encore les Mémoires de Mme Roland illustrent cet effort qui traverse la période, puisque, au-delà des polémiques, les circonstances rencontrées sont, pour ces trois auteurs, l'occasion de réfléchir sur les principes du devenir de l'humanité.

Pourtant, ces œuvres, connues tardivement pour la majorité d'entre elles, ont moins d'importance dans l'immédiat et lors des premières décennies du xixe siècle que les productions du courant contre-révolutionnaire, qui marquent profondément l'opinion, rapidement incapable de comprendre la violence qui a cours en France. Pour lever cette incompréhension, ses auteurs multiplient, dès 1789-1790, les livres afin de dévoiler et de dénoncer ce qui leur semble contenu dans les inventions du nouveau régime. Au sein d'une production abondante se distingue Le Patriote véridique ou Discours sur les vraies causes de la Révolution, de l'abbé Barruel, qui présente la Révolution comme une punition voulue par Dieu, causée par la démission des élites face aux « philosophes » ; le livre inaugure, en outre, la thèse du complot, qui sera réaffirmée en 1798 par le même auteur dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, expliquant toute la Révolution par l'action des sociétés secrètes.

Il ne faudrait pas comprendre ce type de publications seulement comme le résultat inévitable, et un peu vain, de lectures partisanes des événements. Tout un système de pensée se crée alors ; il aura un avenir durable, repérable encore en notre fin de xxe siècle et répondant toujours à une interrogation collective. D'autres auteurs apportent des réponses plus mesurées, mais tout aussi critiques sur la Révolution, comme Mallet du Pan, dans ses Considérations sur la nature de la Révolution de France (1793). Un exemple exceptionnel est apporté par le livre d'Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution française, publié dès octobre 1790 à Londres. S'il relève d'abord des polémiques internes à l'Angleterre nées autour de la Révolution, qui sont entretenues par des auteurs aussi importants que Mary Wollstonecraft, Joseph Priestley, Thomas Paine, James Mackintosh ou William Godwin, cet ouvrage trouve un écho considérable en Europe et marque durablement les Français, car il pose deux questions essentielles, qui restent encore en débat. Comment une société peut-elle engager un changement volontariste par rapport à ses propres traditions ? Comment comprendre l'emploi de la violence pour une fin politique ? Sur ces deux points, Burke est le premier à proposer un refus argumenté de l'ensemble du processus : il prévoit dès 1790 que la violence ne peut qu'empirer si le volontarisme entend une ligne politique née de l'abstraction idéologique. Dans l'immédiat, Burke n'arrive pas à influencer son propre gouvernement à propos de la politique à mener envers la France. Cependant, il devient aussitôt la figure de proue de tout un courant contre-révolutionnaire européen et, surtout, il oblige tous les penseurs et les historiens à répondre à ces questions.

Par la suite, dans l'ensemble francophone, les Lettres à un ami ou Considérations politiques et religieuses sur la Révolution française de Saint-Martin et surtout les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, parues en 1796-1797, trouvent également de nombreux lecteurs. Ces ouvrages lient la Révolution à la volonté divine ; pour Maistre, elle deviendra, paradoxalement, une épreuve « miraculeusement mauvaise ». Ainsi, il estime possible qu'elle puisse donner naissance à un régime qui insisterait sur les devoirs de l'homme et rétablirait les droits de Dieu, qu'elle soit non seulement une contre-révolution mais bien le contraire d'une révolution. Le renversement de perspective est complet, intégrant la Révolution, malgré elle, dans l'histoire de France pour renouer la chaîne des temps.

Nouvelles perspectives

Contre cette pensée providentialiste, illustrée également par Louis Ambroise de Bonald (Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile, 1796) et, après la Restauration, par Pierre Simon Ballanche, qui entendent tous deux tirer aussi une leçon religieuse de l'époque révolutionnaire, l'école libérale voit le jour, née des interrogations entraînées par les mutations sociales. Sous le Directoire, Benjamin Constant a été le premier à ouvrir cette voie qui reconnaît l'aspect libérateur de la Révolution tout en rejetant la nécessité du passage par la dictature ou par la Terreur. Cette pensée, qui refuse tout fatalisme comme toute fonctionnalité à la violence, échoue cependant à rendre compte de la situation des années 1795-1799, puisque le régime ballotte entre les coups d'État, hésitant entre le retour au jacobinisme et la tentation de la monarchie modérée. Par la suite, cette lecture de l'histoire, qui désacralise la compréhension du monde et rend nécessaire le débat politique, est combattue tout autant par le Consulat et l'Empire, qui s'inventent une légitimité inédite et n'autorisent pas de débat politique, que par la Restauration, qui laisse proliférer, tout en s'en inquiétant, une l [...]

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Abolition des privilèges, 1789

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Arbre de la Liberté, Lesueur, 1790

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Alexis de Tocqueville (1805-1859)

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Pour citer l’article

Jean-Clément MARTIN, Marc THIVOLET, « RÉVOLUTION FRANÇAISE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/revolution-francaise/