RÉVOLTE

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Les dévalorisations de la révolte

Il convient d'abord de se libérer d'une hypothèque : celle de la « belle » opposition révolte-révolution, qui, malgré ses aspects « renversants », nourrit tranquillement l'idéalisme politique. Si l'on use du vocabulaire même de ceux qui s'alimentent à cette pseudo-contradiction notionnelle, l'antagonisme pourrait être situé à trois niveaux : celui de l'intensité : la révolte est petite, dispersée, disparate, la révolution est grande, totale, globale ; celui de la contrariété subjectivité/objectivité : la révolte est l'affaire d'individus qui réagissent brutalement dans des conditions subjectives, la révolution n'apparaît que lorsque l'histoire, le nouveau dieu, produit les conditions d'une fusion, d'une synthèse de ces tragédies multiples ; celui, beaucoup plus sérieux cette fois, de la différence succès/échec : parce qu'elle est petite et subjective, la révolte, en fin de compte, échoue, parce qu'elle est grande et objective, la révolution triomphe.

Il ne s'agit là que de jugements retrospectifs, qui ne définissent leurs catégories qu'à la lumière de l'événement accompli. Il importe de comprendre tout autrement le problème. L'idée de révolte doit être située dans un registre qui ne renvoie, dans sa différence avec la notion de révolution, ni à l'objectivité, ni à l'intensité, ni à la réalité. Il y a des révoltes globales et vivantes, de Spartacus à ce qu'on appelle les « contestations » étudiantes, qui sont bien autre chose que le simple regroupement contingent de sujets mécontents ; il y a des révoltes dévastatrices qui détruisent puissamment, sans rien construire ; il y a des révoltes triomphantes, qui ne changent rien cependant à l'ordre établi, le laissent revenir ou le renforcent...

En vérité, si l'on veut introduire en cette affaire un début d'intelligibilité, il faut définir, serait-ce schématiquement, le terme de révolution, auquel celui de révolte est associé de manière quasi automatique depuis le milieu du xixe siècle, sans que jamais cette liaison (de contrariété, de contradiction) soit clairement expliquée. Est révolution – au sens politique, le seul qu'on ait à entendre ici – une transformation radicale des rapports de production ; la révolution détermine un avant et un après, repérables matériellement, d'abord dans les institutions, ensuite dans les relations réelles entre les individus. Ainsi, et pour ne prendre que cet exemple, c'est à bon droit qu'on parle de Révolution française : des « réactionnaires » aux « progressistes », personne ne s'y est trompé. Aux rapports personnels d'allégeance (allégeance au roi, au seigneur, au maître de jurande) s'est substituée la relation entre des citoyens libres, libres de disposer de leur capital : pour une minorité, les moyens de production ; pour la majorité, la force de travail. Il faut préciser que seul le matérialisme historique a donné une définition correcte de l'idée de révolution, quand bien même on contesterait, comme Max Weber ou les sociologues, le type d'intelligibilité, de « causalité » qu'il a défini pour en rendre compte.

Il va de soi que, dans cette perspective, la révolte est dévalorisée ; elle n'est jamais, au mieux, qu'étape préparatoire et maladroite. Le marxisme banal a répandu à l'envi le schéma selon lequel la revendication des opprimés, des ouvriers singulièrement, s'est exprimée tantôt sous la forme infra du « trade-unionisme », qui exige des réformes, tenant compte de la socialisation effective et progressive de la production, tantôt sous les aspects de la révolte, du refus pur et simple, définissant une attitude ultra, qui « jette le bébé avec l'eau du bain ». Il n'y a pas à se laisser terroriser par cette analyse pseudo-objective ; il n'y a pas à situer l'attitude du refus comme étant placée, nécessairement et d'entrée de jeu, du côté d'un idéalisme, d'un « romantisme » refusant l'alternative réelle de la société moderne : capitalisme/socialisme, pouvoir des minorités/pouvoir des masses.

Il est clair que la minimisation de la fonction de la révolte a pour fin d'assurer l'ordre, l'ordre de l'État qui, dans les meilleures circonstances, est toujours prêt à admettre le non-conformisme des subjectivités, ou l'ordre du parti qui supporte mal des actions « marginales » qui ne sauraient accepter la logique de la discipline. Aussi bien est-il plus sérieux d'opposer la révolte, non à la révolution, mais à la non-révolte, à la conformité, à l'acceptation. Ce qu'il faut essayer de saisir, c'est le dynamisme par lequel des individus ou des groupes se mettent en rébellion ouverte ou larvée contre les institutions qui ont à charge de régler leur conduite. Où est donc l'« intérêt » de ce genre d'entreprises dangereuses (pour ceux qui les mènent) ?

Les réponses qui ont été données à une telle question sont, semble-t-il, peu satisfaisantes. On rencontre une réponse psychologique : les circonstances créent une contradiction telle entre les revendications personnelles et la situation effective que la seule solution est l'éclatement, qui fait préférer le « crime » à la « folie ». Une réponse morale : la même contradiction est pensée en termes, non de fait, mais de droit ; la révolte est alors conçue comme réponse de la nature humaine, comprise idéalement, aux désordres et aux injustices de l'existant ; la révolte à fondement moral se donne comme légitime protestation de l'action authentiquement libre contre les méchancetés du réel. Une réponse philosophique : elle correspond très précisément à la fin – sans cesse renouvelée – de la métaphysique (occidentale) ; la métaphysique a réalisé conceptuellement la réalité subjective que la pensée chrétienne a mise en place historiquement ; du coup, cette subjectivité a des droits ontologiques : il lui appartient de s'imposer contre les organisations sociales visant à la réduire.

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Écrit par :

  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur de philosophie à l'université de Paris-VIII-Saint-Denis

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Pour citer l’article

François CHÂTELET, « RÉVOLTE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/revolte/