RELIGIONSociologie religieuse

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Les apports des auteurs classiques

Critique marxiste

L'approche de Marx et Engels sur la religion met en évidence que le fait religieux n'a pas d'autonomie dans le contexte social. Elle est une enveloppe idéologique que les classes dominantes (ou les classes dominées) utilisent au cas par cas pour se représenter à elles-mêmes leur condition ou position socioéconomique, de statut ou de pouvoir (ou de non-pouvoir). Les hommes en société créent leurs dieux et pensent par la suite adorer un « autre » qu'eux-mêmes : là se trouve le mécanisme de l'aliénation religieuse, déjà mis en lumière par le philosophe allemand Ludwig Feuerbach dans L'Essence du christianisme (1841). De fait, la religion et la morale n'ont ni histoire, ni réalité en dehors de la production matérielle. Dans L'Idéologie allemande (1845), Marx et Engels écrivent : « la morale, la religion, la métaphysique » perdent « toute apparence d'autonomie », car « ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ».

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

Philosophe de formation, c'est au contact de Friedrich Engels que Karl Marx en vient à s'intéresser à l'économie politique, à partir de 1844. Il reproche alors à l'économie politique ricardienne d'être la traduction de l'idéologie bourgeoise, sans aucune réflexion critique sur le... 

Crédits : Courtesy of the trustees of the British Museum

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Engels

Photographie : Engels

Friedrich Engels (1820-1895) étudia la condition ouvrière avant de se lier avec Marx et d'élaborer avec lui les principes du matérialisme historique. 

Crédits : Edward Gooch/ Getty Images

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De ce point de vue, la religion ne peut remplir aucune fonction autonome : soit elle assume une fonction de justification d'un ordre social constitué dans ses hiérarchies et dans les diverses ramifications de son pouvoir économique ; soit elle procure un langage politique contestataire aux classes sociales subalternes, aspirant à se libérer de la condition d'oppression dans laquelle elles se trouvent ou pensent se trouver. Dès 1844, le jeune Marx écrit en ce sens que « la détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle ». Soulignant ces deux fonctions de la religion (attestataire et contestataire), Marx met en valeur, avant tout, au fil de ses écrits, la religion comme « opium du peuple », contrairement à son ami Engels, lequel s'attache à la religion comme instrument de dévoilement des contradictions socioéconomiques d'une société. Ce dernier développe en particulier l'idée que la religion n'est pas qu'« un tissu d'absurdités fabriqué par des imposteurs », elle reflète les tensions à l'œuvre dans une société, à un moment historique donné, notamment en devenant le langage privilégié par des classes défavorisées, remettant en cause leur situation économique et politique.

Religion et démocratie chez Tocqueville

Dans une tout autre optique, Alexis de Tocqueville met en valeur dans De la démocratie en Amérique (1835-1840) le rôle important joué par la religion dans le développement et la formation de la démocratie américaine. Alors que la perspective marxiste souligne la domination des masses opérée par la religion, Tocqueville considère que « en Amérique, c'est la religion qui mène aux Lumières ; c'est l'observance des lois divines qui conduit l'homme à la liberté ».

Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Photographie : Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Théodore Chassériau, Alexis Charles Henri Clérel de Tocqueville. 1850. Huile sur toile. 163 cm X 130 cm. Musée national du Château et des Trianons, Versailles. 

Crédits : A. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

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Le raisonnement est le suivant : dans la démocratie, le fait premier sur le plan politique et social est l'égalité des conditions : « la passion de l'égalité » agite l'homme. Plus que la liberté, l'égalité est le principe organisateur et fait l'objet du désir de l'homme démocratique. Or ce désir ardent et invincible conduit l'homme démocratique à être individualiste (« sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis » dans « une petite société à son usage »), rationaliste (« chercher par soi-même et en soi seul la raison des choses ») et matérialiste (« passion du bien-être matériel »). Dès lors, trois dangers guettent la démocratie : le conformisme de l'opinion publique (« l'opinion menant le monde », « l'esprit humain s'enchaînerait aux volontés générales ») ; la « tyrannie de la majorité » (« le plus grand nombre » impose ses règles aux différentes minorités) ; l'avènement d'une puissance protectrice et despotique (« un pouvoir immense et tutélaire », « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » procure des « petits et vulgaires plaisirs », renfermant « l'action de la volonté dans un plus petit espace, et [...]

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Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Alexis de Tocqueville (1805-1859)
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  • : professeur agrégé en sciences économiques et sociales, docteur en sociologie

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Pour citer l’article

Olivier BOBINEAU, « RELIGION - Sociologie religieuse », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/religion-sociologie-religieuse/